Le féminisme aujourd'hui

Publié le par Nadia Geerts

 

 

« Plus féministe que femme, plus humaniste que féministe » : voilà la manière dont je définirais en quelques mots mon rapport au féminisme.

En effet : je suis femme, et après ?

 

Je n'en tire aucune gloire, aucune honte non plus d'ailleurs. Car qu'y puis-je, et que sait-on de moi une fois qu'on a dit ça ? Etre femme me confère-t-il une quelconque qualité ? Les adeptes d’un féminisme différentialiste répondront que oui, ce qui ne changera rien au fond du problème: si je suis tendre, compréhensive ou maternante parce que femme, mon mérite est nul.

 

La question n'est donc pas tant de savoir si et dans quelle mesure notre sexe biologique nous détermine, mais de savoir si et dans quelle mesure nous acceptons d'être déterminés par ce sexe que nous n'avons pas choisi.

 

Autrement dit, il me semble qu'il faut à tout prix éviter de tomber dans le piège toujours tendu qui consisterait à passer du discours descriptif au discours normatif : la tentation est grande, en effet, de passer du simple constat – par ailleurs discutable – que les femmes ont, par exemple, généralement « l’instinct » maternel, au décret : « toute femme doit avoir l’instinct maternel ». Il ne faudrait pas, en effet, que notre liberté d’humains se voie d’une quelconque manière limitée par le sexe dont nous sommes pourvus. Avant que d’être femme, je suis homme – être humain, s’entend, c’est-à-dire qu’il m’est possible d’échapper à la nature, à ma nature, à la différence de l’animal qui y est à jamais inscrit.

 

C’est en cela que le féminisme « différentialiste » me semble dangereux : en essentialisant les différences entre hommes et femmes, il fige chacun dans son appartenance, lui conférant des droits ou des devoirs particuliers en fonction de son sexe. Ce féminisme-là se transforme alors en sexisme, ainsi lorsque le « nationalisme féminin » postule « la qualité unique de l’esprit, des facultés et des émotions des femmes qui les constitue en une entité radicalement distincte et inassimilable à l’ensemble des hommes ».[1] Ou lorsque les lesbiennes féministes radicales prônent le refus total du masculin, qui incarne à jamais l’intolérable et séculaire domination.

 

Etre féministe, cela ne me semble pas devoir signifier conquérir quoi que ce soit ni contre les hommes, ni même en tant que femme. C’est bien plutôt exiger que les femmes soient traitées en tant qu’êtres humains, c’est-à-dire comme les hommes, sans considération pour leur sexe. On objectera bien sûr à cela qu’être femme induit des situations particulières auxquelles il est essentiel d’apporter une réponse adaptée : la grossesse, notamment, nécessite un traitement différencié, par exemple dans le monde professionnel. Mais il s’agit alors non de traiter les femmes différemment des hommes, mais d’octroyer aux femmes qui sont dans cette situation particulière des droits particuliers. 

 

Le féminisme a, me semble-t-il, évolué d’un féminisme agressif et revanchard vers un féminisme apaisé, plus proche de l’attitude que je décris ici. Il est vrai que dans nos régions, l’égalité des hommes et des femmes est aujourd’hui pour l’essentiel un acquis, si pas dans les esprits, du moins dans les textes. Et la lutte contre le machisme quotidien n’étant pas de celles qui se mènent à coup de manifestations et de slogans, le féminisme actuel n’a plus grand chose à voir avec celui des suffragettes. C’est que si ces dernières devaient conquérir des droits jusqu’alors réservés aux hommes, il ne s’agit plus aujourd’hui de conquérir, mais de consolider… et de préserver. 

 

Ainsi la naissance du mouvement Ni Pute Ni Soumise en France, puis récemment son implantation en Belgique, participe-t-elle de cette volonté de lutter pour qu’hommes et femmes naissent et demeurent libres et égaux en dignité et en droits. Nul différentialisme dans ce féminisme-là : il s’agit de défendre la cause des femmes par le biais de la préservation de leur droit inaliénable à échapper aux classifications traditionnelles qui les enferment. Ni pute, ni soumise. Comme les hommes, les femmes sont multiples. « L’homme », « la femme » n’existent pas. il n’y a que des hommes, des femmes, toujours singuliers, toujours irréductibles à leur anatomie, toujours humains. Quoi qu’en pensent les religieux de tout poil : 

 

Or, « on ne naît pas femme, on le devient » disait Simone De Beauvoir. On le devient en effet, non par une fatalité hormonale, non par un appel irrésistible de la Nature, non par l’obéissance scrupuleuse à des rites, codes et interdits, mais parce qu’on l’a voulu, et autant qu’on l’a voulu.

 

Pourtant, il me semble que ces dernières années, on assiste au retour d’une conception du féminisme bien plus différentialiste qu’universaliste. Comment justifier en effet l’introduction de la parité en politique autrement qu’en présupposant que les femmes ont une sensibilité particulière s’agissant de la gestion de la cité ? Sensibilité qu’elles ont d’ailleurs mise en avant, en France, sitôt que la question de la parité s’est posée. Les femmes, ainsi, se sont essentialisées, brandissant fièrement leurs particularités de femmes, leur sens de l’écoute, leur manière différente de faire de la politique.

 

Ce faisant, ont-elles compris qu’elles affirmaient inévitablement leur identité sexuelle comme étant une composante plus importante, à leurs propres yeux, que leur couleur de peau, leur origine culturelle, leur orientation sexuelle, leur condition sociale ou leurs convictions religieuses ou… politiques ?

 

Défendre la parité, n’est-ce pas présupposer que les femmes ont, parce qu’elles sont femmes, un éclairage particulier à apporter à la vie politique, bien plus que les noirs, les handicapés, les homosexuels, les laïques, les jeunes ou les ouvriers ? Qui se préoccupe de savoir si les gays ou les chômeurs sont représentés dans les lieux de décision politique à proportion de leur représentativité dans la société ? Et si d’aventure on prétendait demain instituer des quotas de noirs, de pensionnés, de musulmans ou de naturistes sur les listes électorales, c’est à juste titre qu’on crierait à la dérive communautariste. Les élus ne doivent-ils pas être les représentants du peuple, et non de leur communauté ?

 

De la même manière, accepter le port du voile à l’école, au nom du fait que devraient exister des « projets éducatifs contrastés »[3], n’est-ce pas entériner le fait que la femme, la jeune fille, voire l’enfant, peut être considérée comme un objet sexuel et qu’elle se doit donc de préserver sa vertu par le moyen d’un voile couvrant sa chevelure ? N’est-ce pas de facto accepter qu’il y ait un monde des femmes distinct de celui des hommes, un monde régi par des codes, des prescrits, des interdits particuliers qui s’adressent à la femme parce qu’elle est femme ? 

 

Or, le féminisme, à mes yeux, ne saurait être qu’universaliste, sous peine de reproduire des schémas sexistes aux antipodes de l’esprit du féminisme.

 

L’esprit du féminisme ? L’égalité. L’égale dignité. L’affirmation que la femme n’est pas un individu de seconde zone, une esclave ou une génitrice. La liberté de se construire, de se définir, loin de tout déterminisme asphyxiant. Sans que cette liberté soit considérée comme une criminelle trahison à son sexe.

 

Etre féministe, en ce sens, ne peut passer que par la revendication d’être considéré, qu’on soit homme ou femme, d’abord en tant qu’être humain, ensuite en fonction de ce que nous avons choisi d’être – nos engagements, nos combats, nos valeurs. Tel est le propos originel du féminisme : libérer la femme du joug de son appartenance au sexe féminin pour lui permettre d’accéder au stade d’être humain « libre et égal en dignité et en droit » à ses congénères masculins. Une évidence, me semble-t-il, du moins pour les esprits éclairés, qui ont compris que le biologique ne dit rien, ou si peu, de l’humain. 

 

 

 

 

[1] Ti-Grace Atkinson, cité par Elisabeth Badinter, Fausse route.

 

[2] Leïla Babès, Le voile démystifié, Bayard, 2004, pp. 57-58

 

[3] Selon le mot de Marie Arena, refusant, en septembre 2005, de donner tort à deux écoles de la région de Charleroi qui avaient interdit le port de signes religieux.

 

 

 

 

 « Aucune perversion, aucun crime sexuel - pas même l'inceste que l'islam ne nomme pas, faute de concept - ne représente un tabou aussi fort que la transgression de la différence entre le masculin et le féminin. Selon un haddith rapporté par Bukhâri - source considérée comme authentique par la tradition sunnite -, le Prophète a maudit les femmes garçonnes et les hommes efféminés. C'est pourquoi aux différences biologiques entre l'homme et la femme doivent correspondre des différences de rôles et de fonctions, et par-dessus tout, une nette différenciation physique et vestimentaire ».[2]

 

Ce que je veux dire par là, c’est en effet qu’il me semble que le féminisme est, avant toute chose, un humanisme : une manière de placer l’homme – l’être humain – au centre de toute chose, non pas en tant que créature divine, mais en tant qu’être doué de raison. Nulle place, si l’on part de cette attitude humaniste fondamentale, ni pour le sexisme, ni pour l’essentialisme : l’homme et la femme sont également doués de raison, nulle tâche ne leur est assignée par « nature », nul sens n’est donné à leur vie, si ce n’est celui qu’ils choisiront librement de lui donner. Au fond, on se fiche comme d’une guigne de leur sexe anatomique.

 

Je republie ici un article paru dans Morale Laïque n°154 (1er trimestre 2007) consacré au XIXe colloque de la laïcité: "Femmes: enjeux et combats d'aujourd'hui".

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