Antigone voilée ?

Publié le par Nadia Geerts

Depuis quelques temps, on parle beaucoup de cette pièce de théâtre que François Ost avait publiée chez Larcier en 2004, et republiée chez De Boeck en février dernier. Le Soir en fait le sujet d’un concours d’écriture de cartes blanches destiné aux 5è et 6è secondaires. Ne remplissant pas les conditions pour participer à ce concours, mais ayant lu le livre dès sa sortie en 2004, une chose me frappe : le parallèle entre Antigone et Aïcha ne résiste pas à l’analyse, et personne ne semble s’en apercevoir.

 

Certes, Aïcha, comme Antigone, s’appuie sur une loi divine pour refuser d’obéir à une loi humaine. Alors qu’Antigone refusait de se soumettre à l’édit de Créon interdisant que le corps de son frère félon soit inhumé, Aïcha refuse d’obtempérer au règlement scolaire qui lui interdit le port du voile. Mais la comparaison s’arrête là.

Au départ, en effet, Aïcha ne porte pas le voile, et ne semble pas désireuse de le porter. C’est la mort de son frère, et le refus du chef d’établissement de la laisser assister à ses obsèques, qui l’amène à se révolter contre ce dernier en prenant le voile. En d’autres termes, alors qu’Antigone enfreint une loi qu’elle estime injuste, Aïcha enfreint une autre loi pour se révolter contre une décision injuste. L’exact parallèle aurait en réalité consisté à mettre en scène une Aïcha allant aux obsèques de son frère malgré l’interdit, ou une Aïcha portant son voile dans l’enceinte de l’école après que l’école le lui ait interdit, sans qu’il y ait déplacement d’une loi vers une infraction dérivée.

 

Ce n’est pas tout. Aïcha, suite à son refus d’enlever son voile, est renvoyée de l’école. Elle entame alors une grève de la faim, suite à laquelle le directeur de l’école finit par modifier le règlement d’ordre intérieur, afin d’y autoriser les signes religieux.

Antigone, pour rappel, ne faisait rien pour infléchir Créon : se sachant condamnée à mort par l’édit de son oncle, elle acceptait d’avance la sentence. Rien de cela chez notre Antigone moderne (Aïcha). Son action, loin de se placer uniquement sur le terrain de la morale personnelle, est politique. Son but n’est pas de sauver sa conscience en agissant conformément à celle-ci, mais de faire abroger une loi ­– le règlement scolaire – qu’elle juge inique. Cela ne rend pas en soi son action contestable, mais devrait interdire toute comparaison avec Antigone.

 

La pièce de François Ost a certes le mérite de mettre en scène les divers arguments des uns et des autres. Mais je ne peux m’empêcher d’éprouver un malaise à l’idée qu’une jeune fille qui cherche à faire plier une école au nom de prescrits religieux soudainement découverts soit présentée comme une véritable Antigone des temps modernes. Ce qui reste – ou devrait rester – de la pièce de Sophocle aujourd’hui, c’est l’idée qu’il existe des droits fondamentaux, que nul législateur ne saurait violer. Le siècle des Lumières avait fait émerger l’idée que le fondement de ces droits, c’était non pas Dieu, mais la raison. Or, si Aïcha est bien quelque chose d’Antigone, c’est précisément dans ce recours à la loi divine, à contre courant de la modernité. Dommage que ce soit la seule chose qu’il en reste…


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