Cachez ces chaussures qui influencent mon choix électoral !

Publié le par Nadia Geerts

Les élections communales et provinciales d’hier ont une fois de plus mis en évidence une conception de la neutralité à géométrie variable selon les communes. Si dans certaines, les présidents de bureau avaient reçu des consignes strictes leur enjoignant de refuser tout signe convictionnel arboré par un membre du bureau (assesseurs, secrétaire, président lui-même), dans d’autres, les consignes étaient visiblement plus floues, puisqu’un crucifix trônait sur le mur d’un bureau de vote ostendais et que plusieurs assesseuses étaient voilées, à Bruxelles et à Charleroi.

 

Alors, les bureaux de vote et les assesseurs sont-ils soumis à une obligation de neutralité ?

Concernant les bureaux de vote, les choses semblent claires. En effet, suite à une interpellation de Fatoumata Sidibe, député bruxelloise, la réponse fut sans équivoque : « le principe de la neutralité des autorités publiques ainsi que certains autres grands principes de droit administratif qui ont force de loi tels que le principe de l’égalité des usagers devant le service public ou le principe de non-discrimination, impliquent à eux seuls que les bâtiments publics ne peuvent être revêtus d’une quelconque décoration à connotation religieuse . »

La réponse concernant les signes religieux portés par des membres du bureau de vote est un tantinet moins claire, puisqu’il est précisé que « « Il sera aussi précisé aux membres des bureaux de vote, au travers des instructions qui seront adressées aux présidents de bureaux de vote, qu’ « en vue de garantir la liberté de l’électeur dans son choix démocratique, les membres du bureau de vote doivent exécuter leur tâche en toute impartialité, c’est-à-dire en s’abstenant de toute attitude partisane et en veillant à ce qu’aucune personne n’ait un comportement susceptible d’influencer le vote. »

Le port de signes à connotation religieuse constitue-t-il une attitude partisane ? Telle est bien la question, rendue d’autant plus pertinente que les élections voient se présenter des partis à la dimension religieuse affichée, qu’il s’agisse du CD&V en Flandres – mais un candidat sur les listes CDH n’a pas hésité à mettre en avant, sur ses tracts électoraux, ses convictions chrétiennes – ou de la liste « Islam » qui a d’ailleurs obtenu un siège de conseiller communal à Anderlecht.

De la même manière qu’il serait inconcevable qu’un assesseur affiche ses sympathies politiques - par le port d’une pièce de vêtement au logo d’un parti, par exemple -, ne faut-il pas considérer qu’arborer un voile islamique en tant qu’assesseuse constitue une prise de position politico-religieuse visant à afficher son attachement aux principes religieux musulmans, lesquels sont également affirmés au travers du programme d’un parti particulier, mais également diversement pris en compte dans les programmes de chaque parti ?

 

Mes prises de position sur les réseaux sociaux en la matière ont suscité les réactions goguenardes de certains. Ainsi, Irène Kaufer a-t-elle ironisé « Quant à une assesseuse voilée... c'est sûr que ça change mon vote ! ».

On peut en effet espérer que dans le secret de l’isoloir, les citoyens aient tous la même indépendance d’esprit que Madame Kaufer. Mais s’il en est ainsi, pourquoi considérer que les crucifix décorant les murs d’une une école libre confessionnelle provisoirement transformée en bureau de vote sont inacceptables ? Après tout, un crucifix ne parle pas, ne pose même pas un regard sur vous, électeur, et s’il est facile d’ignorer le voile d’une assesseuse, n’est-pas encore bien plus simple d’ignorer un crucifix ? En termes d’influence – si l’on choisit de traiter la question sous cet angle, et non sous celui de la symbolique – un mur me semble bien moins dangereux qu’un assesseur…

Du point de vue de la symbolique, en revanche, la séparation du religieux et du politique – non acquise en Belgique, du moins si l’on se réfère au fait qu’aucun texte fondateur ne proclame la laïcité de l’Etat belge – me paraît exiger la stricte distinction entre la sphère des convictions religieuses et celle de la chose publique. Assesseurs un jour, les citoyens agissent non plus en tant que simples citoyens, mais en tant que représentants de l’Etat, après avoir dûment prêté serment. A ce titre, il me semble tout-à-fait souhaitable d’exiger d’eux la plus stricte neutralité d’apparence, afin qu’ils apparaissent non pas comme membres d’une communauté convictionnelle particulière – qu’elle soit d’ailleurs religieuse ou politique – mais comme « au-dessus de la mêlée », en d’autres termes neutres et impartiaux.

Sur les réseaux sociaux toujours, je garde pour la fin la tirade du plus haut comique d’Henri Goldman, lequel écrivait « Demain, je crée un parti "Chaussures". Comme ça, tout le monde devra venir voter pieds nus. ».

Henri Goldman, grand défenseur devant l’éternel de la veuve et de l’orphelin, si possible musulmans, s’insurge comme à son habitude devant ce qu’il considère comme de scandaleuses dérives laïcistes visant à stigmatiser toute une communauté, bla bla. Aussi, commence-t-il par rappeler que l’interdiction du voile islamique faisant l’objet d’une proposition de loi déposée par deux députés Vlaams Belang en 2009 – manœuvre désormais coutumière consistant à rappeler perfidement que la laïcité ne serait en réalité que le nouveau cache-sexe de l’extrême droite, ce qui est parfois vrai d’ailleurs. Ce qu’Henri Goldman refuse de voir, c’est évidemment la différence fondamentale qu’il y a à revendiquer pour les membres de bureaux électoraux l’interdiction du voile islamique seul ou à réclamer l’interdiction claire de tout signe convictionnel, qu’il s’agisse d’un crucifix, d’un voile, d’un sigle socialiste, libéral, athée, etc. Dans un cas, on cible en effet une religion particulière, perçue comme menaçante – « fanatisme religieux », « islam politique » - en se gardant bien de toute réflexion principielle, et pour cause. Dans l’autre, on se saisit certes d’un problème récurent ces dernières années, mais on l’analyse sur le plan de principes démocratiques fondamentaux, ce qui implique évidemment que la reconnaissance de l’égalité de droits de tous les citoyens devant la loi ; en d’autres termes, la loi doit être la même pour tous, ce qui n’est pas vraiment le socle du programme politique de l’extrême droite…

Venons-en aux chaussures, puisqu’Henri Goldman n’hésite pas à mettre sur le même pied ces dernières et les signes religieux. L’ironie a des limites, et j’aimerais que Monsieur Goldman m’explique en quoi les chaussures seraient une allusion plus ou moins voilée – ouarf ouarf – à une quelconque religion. Que je sache, de Kaboul au Caracas en passant par Sidney et Tombouctou, le port de chaussures est assez commun, du moins bien sûr pour ceux qui ont les moyens de s’en payer. Quant au reste et pour la même raison, un parti pareillement nommé aurait bien du mal à faire croire que tous les porteurs de chaussures affichent par là leur soutien indéfectible audit parti. Il en irait autrement, évidemment, d’assesseurs affichant un bandeau sur l’œil lors d’élections où figurerait le parti « Pirate », tant le port de ce bandeau est peu commun.

Qu’il s’agisse d’Irène Kaufer et d’Henri Goldman, le leitmotiv, finalement, reste le même : il y a un communautarisme majoritaire qu’on ne voit même pas, se bornant à bondir lorsque les pauvres membres d’une communauté minoritaire ont le culot de prétendre, eux aussi, afficher des signes de reconnaissance qui leurs sont propres. Bref, tout vêtement est signe, et nous sommes bien intolérants, impérialistes et occidentalo-centristes à refuser de reconnaître une telle évidence pour nous acharner sur les pauvres dames voilées.

Sauf qu’un vêtement, si révélateur soit-il, perd de sa puissance signifiante en étant communément partagé. C’est un peu comme Noël, aujourd’hui fêté par tant de non chrétiens que sa charge religieuse en est singulièrement émoussée. Les chaussures, ainsi, ne signifient rien, et le pull à col roulé ne signale pas de manière indubitable un écolo, comme la cravate ne trahit pas nécessairement un libéral.

Ce n’est pas encore vrai du crucifix, du voile ou de la kippa, et en ces temps troublés, je n’ai pas vraiment l’impression que nous nous dirigions vers ça. N’est-ce pas une réalité dont il faut tenir compte ?

 

P.S. Je rappelle que devant l'avalanche de témoignages de sympathie courageusement anonymes dont m'ont gratifiée certains internautes, j'ai décidé arbitrairement et de manière scandaleusement anti-démocratique de ne plus publier aucun message posté sous pseudonyme. Ceux-ci valsent dorénavant directement à la poubelle, sans passer par la case lecture. Ne vous donnez donc pas la peine de m'abreuver de messages fleuris, c'est en pure perte. 

 

 

http://www.fatoumatasidibe.be/wp-content/uploads/2012/04/QE-Neutralité-bureaux-de-vote.pdf

 

http://www.senate.be/www/?MIval=%2Fpublications%2FviewPub&COLL=S&LEG=4&NR=1304&PUID=67110888&LANG=fr

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