Chaud, le débat…

Publié le par Nadia Geerts

Ce lundi 18 janvier avait lieu à l’Université de Liège, à l’initiative du MR et sous la houlette de Christine Defraigne, un débat sur le port du voile. Débat chaud, s’il en fut. Où les mêmes procédés « argumentatifs » usés jusqu’à la corde furent repris ad nauseam. Analyse.

 

Dès l’entrée, un comité d’accueil attendait le public, distribuant des tracts qui, au nom du féminisme, de la lutte contre l’ « islamophobie » et même de la laïcité, s’opposaient à toute interdiction du voile. Des femmes voilées composaient l’essentiel de ce comité. D’autres étaient déjà installées dans la salle.

Dès le mot d’introduction prononcé par Christine Defraigne, une trentaine d’entre elles se levèrent et commencèrent à scander « Ni obligation, ni interdiction », slogan cher au Mouvement des droits fondamentaux qui avait orchestré cette manifestation. Avant de quitter la salle en protestant contre le fait qu’aucun des orateurs ne soit favorable au port du voile.


Conference-voile-018.JPGCe qui était en effet la stricte vérité. Néanmoins, j’en ai vu passer beaucoup, des « débats » qui ne mettaient qu’une thèse en présence, par exemple lorsqu’il s’agit de débattre des accommodements raisonnables entre partisans de ceux-ci, ou de l’islamophobie entre islamophiles… Jamais je n’ai ouï qu’un comité de laïques « radicaux » était venu perturber la séance en arguant du fait qu’on ne leur donnait jamais la parole.

 

Soit. Le comité quitte la salle. Un barbu se lève et enjoint aux musulman(e)s encore présent(e)s de laisser parler les orateurs, leur assurant qu’ils auront la parole ensuite. Fort bien me dis-je, voilà un homme de bon sens. Et en effet, Karima, Zaïr Kedadouche et moi-même pouvons exposer notre point de vue dans un calme relatif. Le calme avant une nouvelle tempête, dont j’aimerais pointer ici quelques éléments marquants.

 

à         Le mépris du témoignage de Karima, contesté de manière frontale parce que non représentatif et jouant sur l’émotion. Passons sur la non représentativité : n’y aurait-il qu’une jeune fille contrainte de porter le voile, j’estimerais du devoir de tout démocrate de le dénoncer, sans faux-semblant, tergiversation ou autres tortillements rhétoriques. Et le « Question à la une » diffusé mercredi soir sur les ondes de la RTBF[1] a bien montré l’extraordinaire travail accompli par Karima pour sauver des jeunes femmes musulmanes victimes de traditions machistes, rétrogrades et liberticides. Mais visiblement, pour ces femmes voilées « par choix » et leurs idiots utiles, ça ne compte pas. Seuls comptent leur choix, leurs « droits », et pas une ne prononcera un mot pour témoigner de son empathie ou de sa révolte face à ces situations d’insupportable contrainte.

à         Le recours au chantage et à la culpabilisation. Être contre le port du voile à l’école, c’est empêcher les jeunes (ou petites) filles d’accéder à l’instruction à égalité avec les garçons. Être contre le port du voile dans l’exercice de certaines fonctions, c’est entraver l’accès des femmes voilées à une profession, donc les contraindre à rester à la maison. Bref, c’est se faire les alliés objectifs de ceux qu’on prétend combattre.
La ficelle est grosse. Et dissimule mal le chantage sous-jacent : car au fond, le raisonnement vaut pour toute revendication à laquelle un Etat refuserait de faire droit : Pas de burkini ? Alors pas de piscine, et ce sera votre faute. Pas d’aménagement des contenus des cours en fonction de notre sensibilité musulmane ? Alors, pas de cours non plus, et ce sera votre faute. Pas de burka en salle d’op ? Alors, pas de musulmane chirurgienne, et ce sera votre faute. Et caetera. Toute règle commune peut ainsi être mise en cause, en brandissant sous notre nez les conséquences que le maintien de cette règle, pour tous sans exception, pourrait avoir pour certains. Exit donc les lois, qui, par définition, contraignent toujours certains plus que d’autres, même si elles s’appliquent également à tous.

à         Une grande première ce soir-là, en tout cas pour moi : la référence à la charia ! Et ce, de la part du barbu qui avait commencé par calmer ses coreligionnaires, et qui débuta son intervention en se présentant comme étudiant en charia, et représentant donc l’islam… Un représentant de l’islam qui soutenait que les hommes avaient, comme les femmes, l’obligation de se couvrir la tête (ce qu’il était le seul musulman de l’assemblée à faire), et qui estimait visiblement que la charia pouvait, voire devait, éclairer notre Etat de droit quant aux décisions à prendre en matière de port du voile.Conference-voile-023.JPG
Comme si un texte religieux, quel qu’il soit, pouvait influencer d’une quelconque manière les lois que, dans un Etat de droit, les hommes décident de se donner à eux-mêmes…

à         La victimisation sur fond d’accusation de racisme, poussée à un degré pathologique. Ainsi cet échange surréaliste avec notre barbu, qui nous accusait de ne pas vouloir des musulmans en Belgique. Je tentai de lui répondre posément, l’invitant à m’écouter cinq minutes en mettant de côté ses a priori, suite à quoi il pourrait évidemment décider que j’étais bel et bien raciste et rentrer chez lui fort de cette conviction. Fureur du barbu : je l’avais enjoint à rentrer chez lui, j’étais donc raciste… Alors que je ne voulais évidemment que signifier par là que, à l’issue de cette soirée, nous rentrerions tous deux chez nous, quelque part en Belgique !

 

Je pourrais multiplier les anecdotes. Mais l’essentiel me semble ailleurs, dans ce double sentiment que j’ai éprouvé à l’issue de cette soirée :

 

Sentiment de ras-le-bol d’abord. Ras-le bol de ce nombrilisme de certains qui ne pensent qu’en termes de droits, leurs droits, jamais ceux des autres. La liberté d’expression ? Leur droit à gueuler dans une salle, leur droit à prendre une parole que nul ne leur a donnée – pas celui des orateurs du jour à être écoutés. La liberté de conscience ? Leur droit d’invoquer le Coran ou la charia – pas celle de dire que le voile n’est pas un prescrit coranique ou que la charia ne nous intéresse en rien. Le libre choix ? Celui de porter le voile – pas, quoi qu’ils en disent, celui de ne pas le porter, comme en témoigne leur mépris pour l’histoire de Karima.

Ras-le-bol de cette stratégie de la tension, ensuite, qui transforme le débat en une épreuve de force. Le but, clairement, pour ces activistes, n’est pas de convaincre par la force du meilleur argument, mais d’intimider, de museler, de culpabiliser, d’inquiéter. Et ça marche, hélas.

 

Sentiment de profonde inquiétude ensuite. Car il faut bien le dire, la performance de ces activistes musulmans, ce soir-là, a indubitablement desservi leur cause. Certes, ils ont montré qu’ils existaient et étaient capables de se faire entendre, mais à quel prix ? Combien de personnes présentes ce soir-là ont quitté la salle avec une image déplorable de « la communauté musulmane » et de l’islam ? Combien en sont sortis renforcés dans leurs préjugés, convaincus, pour reprendre l’expression de l’un d’entre eux à la fin de la soirée, qu’ « on était complètement gangrénés » - sous-entendu : « par ces hordes de mahométans fanatisés » ?

 

Conference-voile-011.JPGNous sommes sortis, Karima, Zaïr et moi, sous les huées. À l’extérieur, j’ai bavardé quelques instants avec quelques jeunes. Des jeunes filles choquées par le discours de Karima, qui l’accusaient de salir l’islam. Des jeunes garçons qui justifiaient le voile parce que l’homme n’est qu’une bête, qu’il ne peut pas s’empêcher de regarder le corps des filles. Conclusion de l’un d’eux, sous forme de docte sentence : « Le voile est la meilleure protection pour les filles ».

 

Dites, les filles, vous n’en avez pas marre que les hommes se mêlent de vous protéger de leurs turpitudes, au lieu d’apprendre à se contrôler pour que vous soyez libres sans danger ?

Ca aussi, ça sent la grosse ficelle, non ?


[1] http://www.rtbf.be/video/v_questions-a-la-une?id=13008&category=info

Publié dans Laïcité - religions