De la réciprocité

Publié le par Nadia Geerts

L’argument de la réciprocité est fréquemment utilisé pour discréditer les demandes émanant de musulmans. Cet argument consiste à dire « Vous voulez des minarets en Suisse, mais quel sort les pays musulmans réservent-ils aux églises et aux synagogues, et comment acceptent-ils l’athéisme ? ». Ou encore « Vous défendez le droit de porter le voile à Bruxelles, mais peut-on se balader les cheveux au vent en Afghanistan, en Iran ou au Yémen ? ». Cette approche me semble profondément fallacieuse.

 

En effet, il s’agit de mettre sur le même pied des pays démocratiques et d’autres qui ne le sont pas, et, qui plus est, de rendre les musulmans dans leur ensemble responsables du peu de respect de la démocratie qui sévit dans la plupart des pays musulmans. Or, nous devons au contraire nous enorgueillir de ne pas être des théocraties ni des Etats totalitaires, et donc de ne pas traiter les musulmans de chez nous comme nombre d’Etats musulmans traitent « leurs » chrétiens, « leurs » Juifs ou « leurs » athées. On ne peut à la fois défendre la démocratie et refuser de la mettre en œuvre pour des ressortissants de pays qui n’ont pas faire leurs preuves, loin s’en faut, en la matière. Nous ne sommes ni en Afghanistan, ni en Iran, ni au Yémen, et l'immense majorité d'entre nous, musulmans ou non, s'en réjouissent.

 

En revanche, l’argument de la réciprocité a sa pertinence s’il s’agit de s’interroger sur la volonté de certains musulmans de défendre non seulement leur droit de pratiquer leur religion en Europe, mais aussi le droit des non musulmans à vivre selon leurs convictions dans les pays musulmans, mais aussi, à terme, en Europe. Et ici, l’argument parfois évoqué, selon lequel un musulman d’Europe ne se préoccuperait pas de ce qui se passe ailleurs, ne tient pas, dès lors que, que ce soit pour leurs frères palestiniens opprimés ou pour protester en masse contre des caricatures danoises, ils ont prouvé leur capacité à se mobiliser sur une base supranationale.

 

La question de la réciprocité, en d’autres termes, me semble pouvoir servir d’outil de distinction entre islam et islamisme : s’il s’agit de militer pour un droit très large de toutes les convictions religieuses (en ce compris l’athéisme) à s’exprimer dans l’espace public, ces revendications s’intègrent parfaitement dans le paysage démocratique. En revanche, s’il s’agit de revendiquer pour l’islam des droits qu’on n’est pas prêt à accorder aux non-musulmans en terre d’islam, ces revendications ne sont plus islamiques (au sens où elles émaneraient de musulmans), mais islamistes : elles visent clairement à favoriser non une société démocratique et pluraliste, mais une société régie par les principes islamiques, ce qui est contraire aux principes démocratiques.

 

Dans nombre de débats récents, c’est cette crainte que, sous couvert de tolérance, l’Europe n’ouvre un boulevard à l’islamisme qui semble s’exprimer. Et si la peur est mauvaise conseillère, on ne peut cependant la balayer d’un revers de main, comme si elle n’était que fantasmes. L’islamisme existe, en effet, et a malheureusement le vent en poupe, en Europe comme ailleurs. Apaiser cette peur, qui n’est pas irrationnelle, mais mène à des prises de positions extrémistes et xénophobes, passera immanquablement par un double effort : effort des non musulmans pour évaluer à l’aune de la raison les revendications émanant de l’islam, sans tomber dans l’équation musulman = islamiste ; et effort des musulmans d’Europe pour démontrer leur capacité à se mobiliser pour les droits de tous les citoyens, quels que soient leurs orientations politiques, religieuses, idéologiques ou sexuelles. Faute de quoi, le soupçon grandira, et avec lui le succès des politiques populistes et extrémistes.