Dédicacer or not dédicacer ?

Publié le par Nadia Geerts

En Belgique, le financement public des cultes reconnus coûte annuellement plus de 100 millions d’euros. En 2012, c’est pas moins de 103,4 millions qui ont ainsi été affectés au payement des salaires et pensions des ministres des cultes. Une somme à laquelle il faut encore ajouter 2,8 millions pour les diverses subventions dont bénéficient la laïcité, le culte islamique et le bouddhisme.

Mais à ces 106,2 millions déboursés par l’Etat, il faut encore ajouter les sommes déboursées par  les communautés pour l’enseignement des religions et de la morale non confessionnelle – une somme estimée à 66 millions d’euros pour la seule Fédération Wallonie-Bruxelles -, ainsi que les sommes affectées par les pouvoirs locaux à l’entretien des bâtiments religieux. Soit, en 2011, pas moins de 80 millions d’euros.

Ce qui fait un total appréciable de plus de 250 millions d’euros.

Le débat autour du financement public des cultes n’est pas neuf. Mais il serait étonnant que suite à la publication de ces chiffres dans la presse, le débat ne soit pas ravivé. Avec, en particulier, la résurgence d’une proposition déjà ancienne d’adoption d’un système d’impôt « dédicacé ».

Passons sur la terminologie hasardeuse, issue d’une mauvaise traduction de l’anglais : il faudrait en effet plutôt parler d’impôt dédié. Au-delà d’une question de vocabulaire, certains semblent ne pas voir en effet que ce système ne remet en rien en cause le principe du financement public des cultes, qu’il rend simplement plus équitable.

A l’heure actuelle, le culte catholique reçoit en effet 85 pourcent du budget alloué à l’ensemble des cultes reconnus – en ce compris la laïcité organisée. Un pourcentage qui ne correspond évidemment en rien au nombre de catholiques effectifs parmi la population vivant en Belgique. Face à cette injustice manifeste, d’aucuns souhaitent dès lors une modification de la clé de répartition du gâteau, afin que chaque culte reçoive la part de financement qui lui revient en fonction du pourcentage effectif de fidèles dont il peut se prévaloir.

Ce système, cependant, ne remet en rien en cause le principe d’un financement public des cultes, principe qui constitue pourtant une entorse majeure à la laïcité de l’Etat. La séparation des Eglises et de l’Etat s’accommode en effet on ne peut plus difficilement du financement des unes par l’autre.

D’abord parce qui dit financement, dit reconnaissance. L’Etat, pour financer un culte, doit d’abord le reconnaître. Or, outre que les critères de reconnaissance des cultes par l’Etat belge manquent de clarté – présence suffisamment établie sur le territoire, nombre suffisant de fidèles,… - est-ce bien le rôle de l’Etat de distribuer en quelque sorte des bons et des mauvais points aux différentes mouvances philosophiques ? On voit bien que certains pays reconnaissent ainsi l’Eglise de scientologie, que nous considérons comme une secte – à mon sens à juste titre, mais là n’est pas la question : le salafisme ne me semble pas moins sectaire, et n’en est pas moins financé par les deniers publics. Dans une perspective laïque, les citoyens peuvent certes pratiquer ou non le culte de leur choix, le financer de manière privée si tel est leur bon plaisir, mais l’Etat devrait se tenir à distance, sans reconnaître ni financer aucun culte ni mouvement philosophique.

Mais le contrôle, me dira-t-on ?

Voilà une objection qui m’a toujours fait sourire autant qu’agacée.

Agacée, parce que si contrôle il y a, il est totalement insuffisant aujourd’hui. Je pense en particulier ici à l’enseignement officiel, où la désignation des professeurs de religion se fait par l’organe chef de culte, et non par la Fédération Wallonie-Bruxelles ; où le chef d’établissement ne peut contrôler le contenu des cours de religion ; et où de manière générale, nombre d’abus existent, lesquels ne mènent que trop rarement à une solution structurelle. Je précise que ces règles, curieusement, ne valent pas pour les professeurs de morale non confessionnelle, lesquels sont désignés par le pouvoir organisateur.

Fait sourire parce que cette objection véhicule en filigrane l’idée selon laquelle un Etat qui ne finance pas ne peut contrôler. Voilà bien une curieuse conception des choses ! Rappelons à cet égard que nul n’est au-dessus des lois, et certainement pas les Eglises, qu’elles soient ou non publiquement financées. C’est bien pour cette raison que la Scientologie s’apprête à subir un procès retentissant, auquel elle ne peut espérer échapper au prétexte qu’elle ne reçoit pas un euro vaillant de l’Etat belge.

Non, vraiment, la laïcité s’accommode fort mal, dans son principe, d’un financement public des cultes. Et lorsque ce financement inclut la laïcité dite « organisée », le paradoxe est à son comble : la laïcité, en effet, ne saurait être considérée sans la dénaturer profondément comme un pilier convictionnel. Car la laïcité, c’est d’abord et avant tout un principe politique d’organisation de l’Etat, qui, en proclamant l’indépendance de ce dernier envers toutes les options philosophiques, assure à chacun la liberté de conscience et l’égalité de traitement.

 

Publié dans Laïcité - religions