Du blasphème aux lois mémorielles

Publié le par Nadia Geerts

 

Mes récentes interventions publiques en faveur de la liberté d’expression incluant le droit au blasphème m’ont valu, ici-même et sur les réseaux sociaux, leur lot d’interpellations plus ou moins courtoises de la part d’individus généralement anonymes m’accusant de pratiquer un double discours illustré par ma complaisance suspecte envers le blasphème « anti-musulman » versus mon refus de condamner les lois mémorielles, rendant la minimisation ou la négation de la shoah passible de poursuites pénales.

 

Je pourrais évidemment me contenter d’adopter en la matière un point de vue légaliste, rappelant que le blasphème n’est pas un délit, du moins en Belgique, tandis que le révisionnisme ou le négationnisme en sont. Je pourrais également rappeler à ces amoureux de la liberté d’expression inconditionnelle que je ne pense pas m’être jamais publiquement prononcée sur les lois mémorielles, et qu’ils me font donc un procès d’intention.

Mais leur question, pour abruptement qu’elle soit posée, et souvent avec force grossièreté, n’en est pas moins pertinente. Et je préfère annoncer d’emblée à ceux qui me lisent en espérant des positions tranchées qu’ils risquent d’être déçus en cette matière.

 

Revenons d’abord sur le blasphème. Ce dernier est par essence un concept religieux, et interne à une religion qui plus est. Selon que l’on est musulman, chrétien ou juif, le même propos (par exemple « Jésus n’est pas le fils de Dieu ») sera considéré ou non comme blasphématoire. Et pour un athée, aucun des propos jugés blasphématoires par une des trois religions précitées ne saurait en être. Le fait pour un Etat d’introduire dans sa législation une pénalisation du blasphème reviendrait donc nécessairement soit à prendre parti en faveur d’une religion particulière – ce qui serait en contradiction avec le principe de neutralité de l’Etat auquel je suis attachée -, soit à condamner tout propos risquant de heurter une quelconque sensibilité religieuse. Et dans ce dernier cas, permettez-moi de faire remarquer qu’on est parti pour la gloire…

 

Mais interdire la mise en cause de la shoah, me rétorquent alors certains, n’est-ce pas pour un Etat une manière de prendre position en faveur d’un groupe humain – les Juifs – en déniant aux autres le droit de mettre en cause leur « sacré » à eux, à savoir la shoah ?

Il y aurait beaucoup à dire sur cette manière de tirer un trait d’égalité entre blasphème et lois mémorielles. D’abord, que ces lois ne visent pas à défendre une religion particulière, mais les victimes du nazisme, en particulier les Juifs conçus non comme une communauté religieuse – Hitler se fichait comme d’une guigne de savoir si les Juifs qu’il envoyait à la mort étaient pratiquants ou même croyants – mais comme une « race » inférieure. Caricaturer un rabbin ou clamer que Yahvé n’existe pas ne me semble donc pas comparable à la mise en question de la shoah, dès lors que la cible est dans un cas la religion, dans l’autre un événement historique ayant décimé une prétendue « race » humaine.

 

Et alors, me répondra mon contradicteur, est-ce alors plus admissible de se moquer de la religion que de se moquer des noirs, des Arabes, des Chinois, des Belges ou des Juifs ?

Non, pas nécessairement, et je renverrai pour cela le lecteur à mon précédent article (http://nadiageerts.over-blog.com/article-on-peut-rire-de-tout-mais-pas-avec-n-importe-qui-110565612.html).

Mais contester la shoah, ce n’est pas rire des Juifs, c’est nier un fait historique majeur, qui a marqué l’histoire du XXième siècle.

La vraie question me semble alors être celle-ci : la liberté d’expression peut-elle s’accommoder de lois qui interdisent de mettre en cause des faits avérés ? Ou, formulé  autrement : la liberté d’expression peut-elle s’accommoder du négationnisme ?

 

Eh bien, en toute honnêteté, je ne sais pas.

D’une part, je trouve absurde d’interdire à des gens de penser que la terre est plate, que les chiens ont cinq pattes, que Napoléon est un personnage imaginaire ou que l’homme a été créé sous sa forme actuelle par un être supérieur. La seule réaction que devrait susciter de telles absurdités, c’est un haussement d’épaules – ou, si on est enseignant, une révision expresse de ce point de matière visiblement fort mal intégré.

De l’autre, je sais pertinemment bien que Faurisson & Co ne sont pas des victimes d’un système scolaire défaillant, mais des idéologues utilisant les thèses révisionnistes qu’ils développent pour asseoir une vision du monde dans laquelle les Juifs sont finalement les instigateurs de cette « invention » de la shoah, et où Hitler devient peu ou prou un gentil moustachu ayant fait beaucoup de bien à son pays. Autrement dit, le négationnisme et le révisionnisme nourrissent – et se nourrissent de – l’antisémitisme.

 

Fort bien, me dira-t-on, mais est-ce une raison suffisante pour pénaliser ces théories ? Ne peut-on dire de la même manière que Charlie Hebdo nourrit l’islamophobie, et rendra peut-être un jour possible l’extermination des musulmans d’Europe à force de les présenter comme un fléau ?

Je rappellerai ici la distinction, fondamentale à mon sens, entre le respect dû aux personnes et celui que l’on devrait aux idées. Critiquer l’islam, le judaïsme, l’athéisme, le communisme, le capitalisme ou l’écologie, même de manière virulente, caustique, bête et méchante, doit à mon sens être autorisé dans le cadre de la liberté d’expression garantie par les droits de l’homme, même si cette critique heurte les convictions de certains. En revanche, l’atteinte à la personne me semble inacceptable, comme en témoignent d’ailleurs les lois pénalisant la calomnie, la diffamation, l’atteinte à la réputation ou l’atteinte à la vie privée.

Autrement dit, il y a une différence fondamentale entre dire « Le communisme a fait des millions de morts » et dire à un communiste qu’il est un assassin. Or, les caricatures de Charlie Hebdo ne me semblent pas avoir jamais ciblé les musulmans dans leur ensemble, ni encore moins chaque musulman pris isolément, mais les intégristes religieux- et que qui se sent morveux se mouche !

 

Quant au reste,  si le rejet de l’islam existe très certainement, les théories raciales ont pour l’essentiel vécu, et c’est heureux. Aujourd’hui, le débat porte sur l’intégration de la religion musulmane dans une société peu ou prou sécularisée, voire laïque. Pas sur le droit des musulmans à vivre, ni même sur leur droit à vivre en Belgique ou en France. Et j’affirme que si les musulmans devaient un jour être persécutés pour ce qu’ils sont – qu’il s’agisse de leur foi ou de leur origine ethnique – ils trouveraient à leurs côtés quantité de militants laïques pour défendre leur droit à l’égalité de traitement, indépendamment desdites convictions ou origines.

 

Nous voilà bien loin des lois mémorielles…

Ma conclusion sera à cet égard en demi-teinte, reflet de mes tiraillements entre deux principes (liberté d’expression d’une part, antiracisme de l’autre). Oui, j’aimerais qu’un jour pas trop lointain, les propos d’un Faurisson ou d’un Garaudy ne suscitent rien de plus qu’un haussement d’épaules résigné. Oui, j’aimerais qu’il ne soit pas nécessaire d’interdire par voie de loi la contestation d’un fait historique, parce que je pense qu’un Etat quel qu’il soit n’a pas à dire l’histoire, pas plus que la science ou la morale.

Mais non, je ne suis pas rassurée à l’idée qu’un événement historique aussi chargé de sens que la shoah puisse être librement contesté, dès lors que ce qui motive cette contestation n’est pas le goût du savoir, mais une idéologie teintée de haine.

J’aimerais à cet égard qu’un enseignement performant rende toute loi mémorielle inutile. Qu’une certaine vision idéologisée du monde et de l’histoire ne vienne plus faire obstacle à l’apprentissage d’un pan du passé que je considère comme fondamental autant que monstrueux, qui a donné naissance à l’idée de crime contre l’humanité

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