Enseignante, voilée et neutre ?

Publié le par Nadia Geerts

Ce texte a été publié en courrier des lecteurs du Soir du 1er avril 2010.

La décision de la Cour s'appel de Mons autorisant une enseignante voilée à reprendre ses fonctions dans l’enseignement de la Ville de Charleroi fait couler beaucoup d’encre. Trois éléments, en particulier, suscitent mon étonnement dans cet arrêt :

Tout d’abord, la Cour d'appel relève à juste titre que le décret neutralité s’appliquant à l’enseignement officiel subventionné n’interdit pas explicitement au personnel enseignant de témoigner de ses convictions religieuses. Cependant, ce même texte stipule que l’enseignant « refuse de témoigner en faveur d'un système philosophique ou politique quel qu'il soit ». dans un pays où l’on a pris l’habitude de qualifier de « philosophiques » les cours de religion, il est pour le moins étonnant que la Cour d'appel n’ait pas considéré comme allant de soi que le terme « système philosophique » incluait les doctrines religieuses, sans qu’il soit utile de préciser davantage.

Ensuite, le décret de 2003 précise que l’enseignant « s'abstient, devant les élèves, de toute attitude et de tout propos partisan dans les problèmes idéologiques, moraux ou sociaux, qui sont d'actualité et divisent l'opinion publique. ». A l’heure où la question du port de signes convictionnels par les fonctionnaires publics divise l’opinion, à l’heure où des voix musulmanes s’élèvent pour protester contre l’idée selon laquelle le port du voile serait un prescrit religieux islamique incontestable, ne doit-on pas considérer qu’une enseignante portant le voile dans sa classe prend de toute évidence position, par son attitude, sur ces questions controversées ? Ne prend-elle pas parti, ce faisant, pour une interprétation particulière de l’islam, des devoirs de la femme au sein de ce dernier, et, last but nos least, de la neutralité des fonctionnaires et singulièrement des enseignants ?

Enfin, la distinction entre le simple port d’un signe religieux distinctif et le prosélytisme me semble pour le moins floue et sujette à bien plus de difficultés que l’interdiction de tout signe « convictionnel ». A partir de quand, en effet, estimera-t-on qu’il y a prosélytisme ? Le simple port d’un voile ne témoigne-t-il pas suffisamment du type d’islam qui a la préférence de cette enseignante, sans même parler du « système philosophique » qui aurait ses faveurs ? Que peuvent en penser les jeunes musulmanes qui, dans sa classe, ont choisi de ne pas porter le voile, quelles qu’aient été les difficultés rencontrées sur ce chemin ? Ceux et celles qui tentent de convaincre toute musulmane de porter le voile ne peuvent-ils pas y voir de la part de leur enseignante un soutien implicite ?

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