Est-il interdit d'interdire le niqab dans la rue?

Publié le par Nadia Geerts

Cette interview a été publiée dans La Libre de ce 1er février, en face-à-face avec celle d'Irène Wouters (http://www.lalibre.be/debats/opinions/article/639815/est-il-interdit-d-interdire-le-niqab-dans-la-rue.html)

 

Nadia Geerts: Si un règlement interdit de déambuler masqué hors le Carnaval, il n’y a pas de dispense sous prétexte de religion. Le niqab est un problème de sécurité publique et un emblème de soutien à des régimes islamistes fascisants.


Quelle lecture avez-vous du jugement selon lequel il serait interdit d’interdire le niqab en rue ?

Ce qui me frappe dans ce jugement, c’est que le tribunal de police semble considérer que la réactivation d’un règlement de police interdisant de déambuler masqué en dehors de périodes de carnaval est illégitime, dès lors que le motif pour lequel le visage est dissimulé est d’ordre religieux. Or, si un règlement de police interdit de déambuler masqué en dehors du Carnaval, une attitude laïque consisterait précisément à ne pas accorder de dispense à cette règle sous prétexte de conviction religieuse : la loi doit valoir pour tous, sans que la religion puisse constituer en aucune manière un passe-droit. Je crains que ce jugement conforte une propension actuelle à pratiquer l’exception religieuse, comme par exemple lorsque la religion autorise l’abattage d’animaux sans étourdissement préalable.


Pourquoi devrait-on interdire le port de la burqa ou du niqab dans l’espace public ?

Le voile intégral non seulement pose un problème de sécurité publique, mais constitue aussi et surtout un emblème politique de soutien à des régimes islamistes fascisants : comment ignorer que ce scandaleux sac de toile est, pour tant de femmes dans le monde, la condition sine qua non pour que leur présence soit tolérée dans les lieux publics ? Sous le voile intégral, la femme est transformée en un fantôme inidentifiable. Accepter un espace public dans lequel déambuleraient des fantômes inidentifiables, c’est saper le fondement même du vivre ensemble, qui fait du contact visuel, et du visage, un médium essentiel. Porter le voile intégral, c’est instaurer avec l’autre une relation à sens unique, lui refuser le droit élémentaire de nous voir, alors même que nous avons toute liberté de le dévisager. Par ailleurs, je dois bien dire mon étonnement et mon inquiétude lorsque je vois que des partis politiques réfractaires à l’interdiction du voile dans la sphère institutionnelle ou à l’école soutiennent une loi d’interdiction du voile intégral : il ne faudrait pas, en effet, que ce soit la préfiguration d’un marchandage politique dramatique. Car c’est exactement la stratégie déployée par les islamistes selon le juriste Jamil Sayah :” le fondamentalisme musulman déploie sa stratégie à la recherche de l’outil le plus viable susceptible de niveler par le bas les valeurs de la République. Aussi, ils instrumentalisent le voile intégral pour légitimer le “moins intégral”. La bonne ruse !” (“Burqa, les pièges du débat” dans Libération, 31/07/09).


Un règlement communal (comme à Etterbeek) ou une loi fédérale belge (comme votée à la Chambre en avril 2010 et relancée aujourd’hui) qui bannit le voile facial seront donc toujours contraires à la Convention européenne des droits de l’homme et donc invalidés par nos tribunaux ?

La jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme montre en tout cas que pour limiter la liberté d’expression, un simple règlement ne suffit pas. En revanche, d’autres jugements de cette même cour montrent qu’il est possible de limiter la liberté (en l’occurrence ici religieuse) au nom de principes constitutionnels, tels que la laïcité de l’Etat. C’est bien le sens de l’arrêt du 29 juin 2004 de la Cour européenne des droits de l’Homme, qui rappelait (dans l’affaire Leyla Sahin contre Turquie) l'article 24 de la Constitution turque , lequel stipule que “Nul ne peut de quelque manière que ce soit, exploiter la religion, les sentiments religieux ou les choses considérées comme sacrées par la religion, ni en abuser dans le but de faire reposer, même partiellement, l’ordre social, économique, politique ou juridique de l’État sur des préceptes religieux ou de s’assurer un intérêt ou une influence sur le plan politique ou personnel.”

 

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