Et le dimanche, on le garde ou on le jette ?

Publié le par Nadia Geerts

À gauche, les « prioritairement anticolonialistes »[1], qui s’insurgent contre le fait que certains dénoncent les traditions des autres sans voir à quel point les leurs sont parfois discutables (« vous vous émouvez de la souffrance de l’animal sacrifié sans étourdissement préalable, mais vous mangez du foie gras sans état d’âme », « vous critiquez le voile, mais trouvez naturelle la cravate), ou réclament simplement que nos traditions soient relativisées pour permettre leur coexistence pacifique avec celles des autres (« déconfessionnalisons les congés, mais alors, cela doit valoir également pour le dimanche ou la Noël »).

À droite, les « prioritairement défenseurs de l’Occident chrétien assiégé par un islam conquérant », qui opposent à toute revendication à connotation culturo-religieuse la nécessité de s’adapter, lorsqu’on vient d’ailleurs, aux traditions d’ici. Les pas contents, dans cette perspective, sont poliment mais fermement invités à s’adapter ou à retourner « dans leur pays », nonobstant le fait qu’ils ne l’ont parfois jamais vu, ce pays, mais aussi le fait qu’on peut être un parfait Bleu-Blanc-Belge et s’être converti à un islam particulièrement revendicateur, par exemple…

Au centre, les « prioritairement antifascistes » qui perçoivent la laïcité comme un indispensable rempart contre les fondamentalismes religieux, avec leurs relents liberticides. Ceux-là, dans le camp desquels je me situe, refusent pareillement les deux premières postures, axant leur argumentation non pas sur une quelconque opposition entre « eux » (étrangers, immigrés, pas de souche, etc.) et « nous » (occidentaux, européens, de culture chrétienne, etc.) mais sur la défense de principes universels indissociables de la démocratie.

 

Tout cela paraît fort simple. On voit bien, une fois ce cadre posé, qu’on ne saurait mettre sur le même pied la burqa et le jeans, mais aussi qu’on ne peut prétendre promouvoir le vivre ensemble en refusant de mettre en cause nos propres traditions dans ce qu’elles ont d’incompatible avec les droits humains: ainsi, la violence faite aux femmes n’est pas plus acceptable lorsqu’elle est motivée par le machisme ordinaire « de chez nous », que lorsqu’elle trouve sa source dans un fondamentalisme religieux ou dans une prétendue spécificité culturelle exotique.

La plupart du temps, cette ligne de démarcation suffit en effet à déterminer si oui ou non, une revendication culturo-religieuse doit être prise en compte : a-t-elle pour but d’assurer à tous, croyants ou non, l’égalité qui leur est garantie par la Déclaration universelle des Droits de l’Homme ? Ou au contraire, enfreint-elle ce principe d’égalité ?

 

Pourtant, tout n’est pas toujours si simple. Prenons l’exemple du dimanche, ce fameux septième jour où le dieu des chrétiens s’est, dit-on, reposé, nous enjoignant à en faire de même, pour des siècles et des siècles. N’y a-t-il pas une flagrante injustice dans le fait qu’aujourd’hui encore, un chrétien d’Europe se voit favorisé dans l’exercice de son culte par le fait que, sauf exceptions, il ne travaille pas ce jour-là et est donc libre de rendre au seigneur toutes les grâces qu’il veut, alors que le pauvre juif ou le pauvre musulman sont contraints de quémander des accommodements raisonnables pour pouvoir espérer un jour observer le shabat ou fréquenter la mosquée lors de la grande prière du vendredi, comme leur religion le leur prescrit ?

Dans ce cas, on fait quoi ? En toute honnêteté, je me fiche du dimanche comme de ma première tétine, et si vraiment ça peut pacifier les choses, j’accepte volontiers qu’on le troque contre le mardi, en espérant que nulle religion ne s’en trouve avantagée. Mais par ailleurs, je m’inquiète parfois de ce qui me paraît s’apparenter de plus en plus à de l’auto-flagellation : de plus en plus convaincus des abominables injustices que la Belgique fait subir à ses « minorités », certains n’en viennent-ils pas à récuser toute invocation de la tradition – quand c’est la nôtre – au motif qu’il serait détestablement impérialiste, horriblement ethnocentriste et finalement insupportablement post-colonialiste d’imposer à qui que ce soit quoi que ce soit qui ait un ancrage historique, donc culturel ? Cela ne risque-t-il pas d’aboutir, in fine, à une attitude pour le moins paradoxale, qui imposerait le respect absolu pour toutes les « cultures », sauf la sienne ?

 

Alors oui, portons un regard critique sur ce qui, dans notre culture, nous paraît aller de soi. Interrogeons-nous sur ce que notre manière de faire a, ou n’a pas, d’universaliste. Mais n’en déduisons pas que tout ce qui n’est pas universel, au moins dans son principe, est bon à jeter aux orties. Après tout, nous ne mangeons pas de chien, ni de chenilles, mais bien du cochon, et cela ne nous rend ni pires ni meilleurs que d’autres peuples. De la même manière, notre société est indéniablement marquée par une histoire à dominance – voire à domination – chrétienne. Il est bon que nous nous en extirpions lorsque cette histoire nous a façonnés négativement, lorsqu’elle est synonyme d’entorses à l’égalité de tous en dignité et en droits, lorsqu’elle borne la liberté individuelle au nom d’un prétendu plan divin.

Mais ne nous laissons pas entraîner dans une attitude d’hyper-correction, qui nous ferait traquer « chez nous » le moindre relent de culture chrétienne. Ou grecque. Ou libre penseuse. Ou flamande. Ou espagnole. Ou hollandaise. Ou arabe.



[1] J’emprunte les premier et troisième termes de cette distinction à Caroline Fourest.

Publié dans Laïcité - religions