L’image, le client et le culte

Publié le par Nadia Geerts

On parle encore de voile, ces jours-ci dans la presse. En cause, la société Hema, qui a décidé de ne pas renouveler le contrat d’une de ses intérimaires, engagée via Randstad, parce que celle-ci portait un voile qui dérangeait la clientèle. Un argument pour le moins problématique à mon sens. Mais les arguments de certains défenseurs de l’intérimaire ne me le paraissent pas moins.

 

Précisons d’emblée que le motif premier d’Hema n’a pas été l’hostilité au voile – sinon, la société n’aurait pas autorisé cette intérimaire à le porter, dans un premier temps – mais bien un argument de type commercial. Autant pour l’accusation fourre-tout d’ « islamophobie ». Il n’en reste pas moins préoccupant que le client puisse, par ce qui pourrait dans certains cas s’apparenter clairement à de l’intolérance, dicter sa conduite à une entreprise.

Le client est roi, dit-on souvent. Pourtant, en août 2009, la Cour du travail de Bruxelles avait condamné l’entreprise Feryn parce qu’elle refusait d’engager des travailleurs étrangers au motif que ses clients n’acceptaient pas que des étrangers viennent placer chez eux des portes de garage. Autrement dit, le tribunal a estimé que le fait que « ça dérange le client » ne pouvait constituer un motif suffisant pour refuser d’engager – ou de renouveler le contrat – d’un salarié. Et c’est heureux, tant il importe que la lutte contre les discriminations ne capitule pas devant la volonté d’une clientèle raciste, sexiste ou homophobe.

D’autre part, je suis toujours étonnée, et je dois bien le dire, de plus en plus inquiète, lorsque j’entends brandir la liberté, ou plus spécifiquement la liberté de culte, consacrées par les conventions internationales des droits de l’homme, pour s’opposer à toute interdiction du port du voile.

 

Liberté de s’habiller comme on l’entend, disent les uns. Ceux-là perdent manifestement de vue que les policiers, les magistrats, les infirmiers, les hôtesses de l’air et bien d’autres n’ont aucun choix en la matière. Que les vendeuses dans les boutiques de mode ou les parfumeries sont tenues d’être élégantes, et si possible jeunes et jolies en sus. Que les employés derrière un guichet de banque n’ont conquis que récemment le droit de tomber la veste et montrer leurs avant-bras, même par forte chaleur. Que peu de professions autorisent le port du bermuda. Que rarissimes sont les skinheads travaillant au contact d’une quelconque clientèle « bien comme il faut » tout comme d’ailleurs le tailleur strict serait malvenu chez une tenancière de bar libertin.

En bref, il semble que l’usage soit de demander aux employés en contact avec le public de refléter l’image de l’entreprise qui les emploie. Dans un temple de la mode, on ne s’habille pas d’un sac informe (sauf si c'est le dernier cri en la matière). Dans un bar gay, le classicisme désuet d’un costume trois pièces détonnerait. Dans une banque, un bleu de travail ferait tache.

 

Ah oui, mais c’est pas pareil ! Disent les autres. Un voile n’est pas comparable à un bleu de travail ou un tailleur, parce que bon, ici, on parle quand même d’un droit fondamental de tout homme (et de toute femme) : la liberté de culte. Nous y voilà. 

Il m’arrive souvent de me demander si quelqu’un avait conscience, lors de l’adoption en 1948 de ce texte proclamant la liberté de « pratiquer son culte, tant en public qu’en privé », qu’il servirait à justifier, soixante ans plus tard, l’application la plus stricte de quantité de prescrits religieux (ou présentés comme tels) jusque dans le monde du travail. Il me semble qu’ils devaient penser aux multiples persécutions qu’avaient subi les protestants sous le joug catholique ou les juifs partout en Europe, à tous ces régimes qui traquaient les pratiquants de telle ou telle religion jusque dans leur sphère privée et prétendaient les priver de lieux de culte, allant jusqu’à punir toute manifestation publique d’appartenance à une foi jugée déviante par rapport au culte majoritaire. Les régimes communistes ont frappé fort dans ce domaine également, au nom d’un athéisme d’Etat qui prétendait éradiquer toute manifestation de religiosité.

Est-ce vraiment de cela qu’il s’agit aujourd’hui ? Les musulmans sont-ils brimés dans leur droit de pratiquer leur culte dans les lieux dévolus à cet effet ? Quiconque se mêle-t-il de traquer jusque dans leur intimité l’étendue de leur pratique religieuse ?

Je ne prétends pas que la discrimination religieuse n’existe pas. Elle est patente lorsqu’un employeur, par exemple, licencie un employé sur la seule base de ses convictions religieuses privées, dont il a découvert l’existence.

Mais ici, ce n’est de toute évidence pas de cela qu’il s’agit.

 

Je déplore, je le répète, que le seul « dérangement » ressenti par la clientèle à la vue d’un voile puisse motiver un non renouvellement de contrat, parce que cela donne au client un pouvoir démesuré, celui de refuser d’être servi par un noir, par une femme, par un maghrébin, par un Juif, par un musulman, par un handicapé, par un obèse, etc.

Mais je récuse également l’idée selon laquelle aucune borne ne pourrait être mise à l’expression par un travailleur de ses convictions religieuses ou politiques, car c’est là méconnaître le droit d’une entreprise à définir son image, laquelle peut être familiale, sérieuse, libertine, branchée, contestataire, et même chrétienne ou islamique (imagine-t-on une préposée à l’accueil à l’abbaye de Maredsous ou une vendeuse dans un magasin de tenues islamiques portant bas résilles, mini-jupe et décolleté vertigineux ?).

 

Ce dont nous manquons cruellement, en d’autres termes, c’est d’une législation et d’une règlementation claire en la matière, qui balise la portée et les limites d’une liberté de culte certes fondamentale en démocratie, mais qui ne saurait se confondre avec la prééminence de la liberté de culte sur toute autre norme légale.

 

 

Publié dans Laïcité - religions