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14 mai 2011 6 14 /05 /mai /2011 16:18

 

« Minorités et droits de l’homme », tel était le thème de la conférence-débat de ce 13 mai 2011 à l’Académie royale de Belgique, avec Henri Goldman et Caroline Fourest comme orateurs. L’occasion d’assister à un débat courtois permettant de cerner les désaccords entre deux intellectuels engagés.


 

Plutôt que de faire ici un compte rendu exhaustif de la soirée, j’ai choisi de repartir d’une intervention de la salle : celle d’Irène Kaufer, déplorant qu’une fois de plus, on débattait des minorités sans qu’elles soient aucunement représentées à la tribune. Au-delà de la réponse de Caroline Fourest, rappelant non sans humour qu’en tant que femme et lesbienne, elle avait bien du mal à se considérer comme la représentante de la majorité, je voudrais souligner ici l’absurdité du raisonnement.

Irène Kaufer, il me paraît pertinent de le rappeler ici, traque sans merci la représentation des femmes dans les débats politiques et autres. Alors que je considère qu’un débat est bien orchestré s’il met en scène des représentants d’opinions diverses et divergentes, quels que soient leur sexe, leur âge, leur origine, etc., elle estime quant à elle qu’il est du devoir des organisateurs de débat d’inviter des femmes, si possible en nombre égal à celui des hommes présents. Soit. Mais ici, il y en avait une, de femme, et non des moindres. La parité était même parfaite – si on excepte le modérateur masculin. Mais ce n’était pas assez.

À l’évidence, il aurait fallu un musulman, ou mieux une musulmane, ou mieux encore une musulmane voilée. Étrange, vraiment. Car le sujet de la soirée n’était ni l’islam, ni le voile, même si les débats se sont orientés vers cette thématique en cours de soirée.

Mais passons. Le raisonnement, qui n’est pas propre à Irène Kaufer, consiste à supposer que l’on ne parle bien que de ce qu’on connaît, et qu’on ne connaît que ce qu’on vit de l’intérieur. Pas question alors de parler de peinture si l’on n’est pas peintre, de littérature si l’on n’est pas écrivain, des camps de concentration si l’on n’y a pas séjourné, de la violence conjugale si on n’en est pas victime (ou acteur ?), et du nazisme si l’on n’est pas nazi.

Je sens qu’à ce stade, j’en fais bondir plus d’un. Et pourtant…

Revenons à cette soirée. Il est quand même étrange que pour parler des minorités, d’aucuns considèrent comme allant de soi que la personne la plus indiquée, voire la seule réellement habilitée, c’est une musulmane. Comme si la musulmane (voilée évidemment) incarnait désormais les minorités dans leur ensemble. À moins que l’objection soit venue du fait qu’on abordait la question du voile ? Mais alors, les deux intervenants étaient-ils en droit de parler du kirpan sikh ? N’auraient-ils pas dû interrompre immédiatement le débat, faute de sikh pour témoigner de son rapport au kirpan ? Etaient-ils en droit de parler des juifs hassidiques, faute de membre de cette communauté pour communiquer au public son rapport au religieux ? Combien de fois n’a-t-on pas mentionné les Bretons ? Et Sarkozy, et Hortefeux, et Marine Le Pen, sans qu’aucun Breton ni aucun porte-parole de ces individus ne soit invité à monter à la tribune, dans un louable souci d’équité ?

Tout cela me rappelle une séance préparatoire à la constitution de listes électorales du parti Ecolo, au temps où j’en étais encore une membre active et enthousiaste. Je me souviens en particulier de la satisfaction générale née du constat qu’il y avait des candidats d’origine marocaine et turque (certains se vantant de leurs bons contacts avec la mosquée), et même un gay, et puis du désappointement soulevé par la remarque de l’un d’eux, remarquant à juste titre qu’il n’y avait pas de Kurde…

Si l’on accepte la logique selon laquelle ce ne sont pas les points de vue qui, dans un débat démocratique, doivent être représentés – ce qu’ils étaient parfaitement hier soir -, mais les communautés, je crains que tout débat ne devienne rapidement impossible. Une fois qu’on aura trouvé une femme musulmane voilée, qu’est-ce qui nous prouvera que cette femme est le moins du monde représentative de celles qu’elle est censée représenter ? Est-elle chiite ou sunnite ? Voilée de noir, de blanc, d’un tissu chatoyant, en niqab ? Elégamment habillée et maquillée, ou disparaissant derrière son voile ? Porte-t-elle son voile par quête identitaire, au nom d’un prétendu féminisme islamique, parce qu’elle le considère comme un prescrit islamique, parce qu’elle veut avoir la paix, parce qu’elle le portait déjà dans son pays d’origine, parce qu’on lui a appris ici à le porter ?

Mais je crains surtout qu’en entérinant cette logique absurde, on fasse une nouvelle fois passer les appartenances communautaires avant les idées. Nous avions hier soir en face de nous deux intervenants défendant, quoique certains aient pu en penser, des idées extrêmement différentes. N’est-ce pas ça, l’essence-même d’un débat ? Et à force de se focaliser sur l’apparence de ceux qui portent les idées, ne risque-t-on pas de passer dramatiquement à côté de cette essence et d’ouvrir la voie à la concurrence des minorités ?

 

 

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Published by Nadia Geerts - dans Société
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commentaires

Pierre75 08/07/2011



Bonjour Nadia


dans votre article, la notion de "minorité" me semble problématique. Qu'appelle-t-on "une minorité" ? Dans certaines classes de collège ou de lycée françaises, la majorité des élèves se
revendiquent comme musulmans. Donc c'est la laïcité qui est minoritaire.


Il n'existe pas à ma connaissance de quartiers ou de classes composées en majorité de personnes se revendiquant comme gays.


Mais les non-musulmans ne sont-ils pas minoritaires eux aussi?



Pierre75 11/07/2011



Merci Nadia pour ces précisions.


Mais si on peut tous être minoritaires, cela n'implique-t-il pas de repenser la défense des minorités ?


Dans certains quartiers, écoles et banlieues, si les Musulmans sont majoritaires, ne faut-il pas prévoir des dispositifs de protections que seraient les non-Musulmans ;-) ? D'autant que les
minorités vivant en pays islamiques - gays, chrétiens, athées etc.- semblent parfois rencontrer quelques soucis!


Et en tant que philosophe, n'est-il pas intéressant d'approfondir cette dialectique complexe de la minorité qui est majorité à certains endroits, et continue à se vivre et à vouloir être
considérée comme minorité ?



Albet Herman 26/07/2011



Au mois de décembre 2009, Le Nouvel Observateur (l’hebdomadaire, tu sais, dont le « fondateur, éditorialiste » est le gars (d’ego ténu) pour qui « la connivence secrète des musulmans avec les terroristes même quand
ils les désavouent publiquement » n’a plus depuis longtemps que zéro secret, vu qu’à lui, on ne la fait pas) publia un entretien au long cours entre le philosophe Alain Badiou et le réputé
clerc de médias Alain Finkielkraut, où le premier nommé lança notamment à son interlocuteur - qui avait, quelques années plus tôt (ce ne fut que l’un ses hauts faits d’armes) pris sur lui de
théoriser (avec une poignée de ses pair(e)s) que si qu’on laissait deux collégiennes musulmanes porter leur foulard on aurait le mardi d’après un « Munich de l’école
républicaine » (et venez pas vous plaindre ensuite si ces maudites gamines annexent les Sudètes, tas de capitulard(e)s) : « N’esquivez pas les conséquences de vos
propos identitaires  [1]  ! »


Puis d’ajouter : « Alors que le monde est aujourd’hui partout aux mains d’oligarchies financières et médiatiques extrêmement étroites qui imposent un modèle rigide de développement,
qui font cela au prix de crises et de guerres incessantes, considérer que dans ce monde-là, le problème c’est de savoir si les filles doivent ou non se mettre un foulard sur la tête, me paraît
proprement extravagant. »


Puis : « C’est le début d’une stigmatisation rampante visant une minorité déterminée. Et prenez garde que cette stigmatisation, sous prétexte d’identité nationale, sous prétexte de
valeurs à conserver etc., se répande ensuite dans la population sous des formes incontrôlables. »


Puis : « Il est clair que les intellectuels et les « féministes » qui ont fait du foin sur le foulard il y a 20 ans sont responsables des phénomènes de minaret maintenant,
et demain de bien pire encore. Vous voulez une éthique de la responsabilité ? Eh bien, assumez-la ! »


Puis : « Ces choses-là, n’est-ce pas, vous pouvez vous amuser à les lancer localement, comme des coquetteries identitaires, mais elles cheminent ensuite, elles s’emparent des
populations, elles deviennent un point de vue grossier et sommaire selon lequel nous sommes très bien et ces gens-là très mauvais. Et on va les décrire dans ces termes de façon de plus en plus
systématique. Et des lois vont être votées, année après année, d’orientation de plus en plus ségrégatives et discriminatoires. Dans toutes ces histoires civilisationnelles est mise en route une
machine d’introduction de l’identitaire dans la politique que vous ne contrôlerez certainement pas. »


Et alors, je sais pas pourquoi : je trouve que c’est intéressant de relire ça, ces jours-ci.


PS : N'est-ce pas Nadia....



Michel Sautelet 26/08/2011



Cette chère Irène ! quand je collaborais à la compta de "POUR" en compagnie de JC Garot, Claude Semal, Anne, Brigitte, Michel et d'autres le collectif de rédaction sous sa responsabilité s'était
pris d'amour pour la révolution des ayatolahs qui allait délivrer enfin le peuple de l'horrible Shah et de sa cruelle SAVAK. Qu'est donc devenu ensuite ce Khomeyni , le gourou émigré de
Naufle-le-chateau, pour qui la gauche européenne avait les yeux de Chimène ?



Cyrille 01/11/2011



Je ne peux que confirmer les dires de Michel. A la même époque j'étais militante du TPO (maintenant nommé PTB) et eux aussi étaient en faveur de Khomeiny. Détail piquant: à l'époque ils
défendaient déjà le voile intégral avec l'argument que ça permettait aux femmes de transporter des armes pour les combattants islamistes. Je me rappelle encore qu'ils organisaient des conférences
ensemble avec Pour (ou était-ce déjà le PLS?) à ce sujet



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Ce blog se veut, entre autres choses,  un espace de libre critique des tentatives d'immixtions du religieux dans le champ du politique - de la res publica -, partant du principe que seule la laïcité de l'Etat permet la coexistence de diverses sensibilités philosophiques et religieuses, sans qu'aucune d'elles ne prétende écraser les autres. Ni religion d'Etat, ni athéisme d'Etat, mais la conviction que nos options religieuses et philosophiques sont affaire privée, au même titre que notre sexualité.
Comme fil conducteur, l'humanisme, qui récuse l'enfermement de qui que ce soit dans des catégories qu'il n'a pas choisies, au nom de sa sacro-sainte appartenance à la communauté, quelle qu'elle soit.

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