Latifa Gahouchi et Olivier Chastel ont tous les deux raison. Et pourtant…

Publié le par Nadia Geerts

Ce texte a été publié dans La Libre Belgique le 14 juillet 2010 sous le titre "L'école n'est pas un lieu de foi" (http://www.lalibre.be/debats/opinions/article/596177/l-ecole-n-est-pas-un-lieu-de-foi.html).

 

Lors du conseil communal qui, hier à Charleroi, a voté l’interdiction des signes religieux dans l’ensemble de l’enseignement communal, Latifa Gahouchi (PS) et Olivier Chastel (MR) se sont prononcés l’une contre l’interdiction, l’autre pour. Avec des arguments à première vue tout-à-fait pertinents.

 

Pour Latifa Gahouchi, la laïcité ne saurait être invoquée pour empêcher les élèves d’exprimer leurs convictions religieuses, le décret neutralité ne s’appliquant pas à eux, mais uniquement aux enseignants – exception faite du prosélytisme, interdit aux élèves également. Le même débat avait déjà eu lieu en France en 2004, certains laïques estimant alors que la loi de 1905 était dénaturée par une interdiction faite aux élèves d’afficher des signes extérieurs de leurs convictions religieuses. Et il est tout à fait exact qu’historiquement, mais aussi principiellement, la laïcité n’a pas pour vocation d’interdire l’expression de leurs convictions par les élèves.

Olivier Chastel, quant à lui, a tenu à préciser que l’interdiction ne devait pas être défendue au nom de la laïcité, mais au nom de l’égalité entre les hommes et les femmes. Fort bien, en ce que cela répond de toute évidence à l’argument de Madame Gahouchi. Cependant, on voit mal alors au nom de quoi interdire dans la foulée des signes religieux qui ne seraient pas porteurs d’inégalité entre les sexes, comme le crucifix par exemple.

Que faire alors ? Ne rien interdire, au nom de la liberté d’expression des élèves ? N’interdire que le voile, au nom de l’égalité hommes/femmes ?

Les deux hypothèses sont irréalistes.

La première parce que, sur le terrain, la tension monte. Imaginer que permettre l’affichage ostensible par tous et toutes de leurs convictions philosophiques, politiques et religieuses pourrait déboucher sur un merveilleux melting-pot où règneraient l’harmonie, la bonne humeur et la tolérance, c’est pécher par naïveté.

L’affichage de signes religieux par les élèves, aujourd’hui, est à la fois le reflet et la source d’un communautarisme qui segmente l’espace scolaire. De plus, particulièrement lorsqu’il s’agit du voile, il est fréquemment le point de départ de revendications qui visent à mettre en cause la mixité et l’égalité entre garçons et filles. Enfin, le port du voile par certaines jeunes filles, outre qu’il n’est pas toujours un choix librement consenti, exerce une pression de fait sur les musulmanes qui ne le portent pas et fragmente l’espace scolaire entre musulmans et non musulmans, mais aussi entre bonnes et moins bonnes musulmanes.

N’interdire que le voile, a contrario, serait précisément faire ce que certains accusent déjà les laïques de faire, à savoir stigmatiser l’islam et les musulmans. On pourrait balayer l’objection de la main en soutenant que ceux-là sont de mauvaise foi, ou que, quelle que soit la manière dont le message sera reçu, il faut avoir le courage de nommer ce qui pose problème.

Je ne suis pas de cet avis. Autant il est évident, en effet, que dans l’immense majorité des cas, c’est aujourd’hui le voile à l’école qui pose question, autant rien ne nous permet d’affirmer que demain, d’autres mouvements religieux ne développeront pas une manière plus visible de se profiler. Une loi, par essence, se doit de régler les problèmes d’une manière générale. La loi française de 1905, faut-il le rappeler, trouvait son origine dans la nécessité pour l’Etat de se séparer de l’Eglise catholique. La loi de séparation, cependant, concerne tous les cultes. Et c’est ainsi que les choses doivent être.

Au nom de quoi, alors, interdire les signes religieux (et politiques) à l’école ? Au nom du fait que si la laïcité accepte la présence du religieux, elle en refuse l’immixtion dans le champ institutionnel. La distinction entre présence et immixtion est certes difficile, mais dans le contexte actuel, les signes religieux ne sont pas de simples accessoires sans importance. Ils véhiculent une charge symbolique importante, tant pour ceux qui les portent que pour ceux qui les voient. Ils disent à l’autre « voici ce que je crois », et ce dans une enceinte qui a pour mission de leur transmettre ce qu’il faut savoir. Face à cela, il est urgent que les politiques en charge de l’enseignement obligatoire rappellent, par une loi d’interdiction, que l’école n’est pas un lieu de foi, mais un lieu de savoir. Ce qui n’ôte en rien la liberté à chacun et chacune d’avoir la foi, et de la manifester si bon lui semble… en dehors de l’école.

 

Nadia Geerts

Maître assistante en philosophie

Auteur de « Fichu voile ! » (Luc Pire 2010)

Publié dans Laïcité - religions