Lettre ouverte à la préfète des études de l’Athénée royal Paul Delvaux

Publié le par Nadia Geerts

Madame,

 

J’apprends avec stupeur que vous refusez ma venue dans votre établissement (sis à Louvain-la-Neuve), au motif que mon républicanisme serait… Serait quoi, au juste ? Incompatible avec l’appellation de votre athénée, royal ? Ou avec la dignité de ma fonction, peut-être ? Ou, si j’ai bien compris, avec le serment de fidélité au roi et obéissance à la Constitution et aux lois du peuple belge que j’ai prêté ?

Sachez, Madame, que jamais il n’a été dans mes intentions de parler de république à vos chers élèves – dont j’espère évidemment que dans votre noble souci de les préserver de tout endoctrinement, vous ne les avez jamais autorisés et ne les autoriserez jamais, sous la conduite d’un enseignant féru de monarchie, à se déplacer pour une quelconque joyeuse entrée…

Et quand bien même j’aurais parlé de monarchie et de république, d’ailleurs ? Quand bien même j’aurais osé évoquer devant vos élèves le fait que la transmission héréditaire du rôle de chef de l’Etat était peu conforme à  une conception moderne de la démocratie ? Votre conception du rôle de l’enseignement officiel s’accommode-t-elle vraiment si mal de l’ouverture à un point de vue certes minoritaire, mais profondément démocratique ?

 

Ma visite, rappelons-le, n’aurait eu comme but que de rencontrer les élèves d’une classe de morale de 2è secondaire, et ce pour m’entretenir avec eux de laïcité. Je répète, pour que ce soit bien clair : je devais venir parler de laïcité à des élèves du cours de morale non confessionnelle, à l’invitation de leur professeur. Mais cela n’a pas eu l’heur de vous plaire… Vous avez donc refusé ma visite, non pas sur base du projet – qui me semble dans le droit fil de ce qu’un enseignant de morale peut organiser dans sa classe – mais sur base de ma personne, dont les idées que je défends par ailleurs ne vous semblent pas autorisées.

Pardonnez ma brutalité, Madame, mais en quoi cela vous concerne-t-il ? Est-ce à vous de décider si j’enfreins mes engagements d’enseignante en défendant par ailleurs (j’ai bien dis « par ailleurs ») des idées républicaines ?

Je suis enseignante depuis 1991, soit 22 ans. Lorsque j’ai cofondé le Cercle républicain, en 2000, je n’étais pas encore nommée. Cela ne m’a pas empêchée de l’être, alors même que j’avais publié un ouvrage en 2003 abominablement républicain, « Baudouin sans auréole ». Lorsque j’ai quitté en 2009 la Ville de Bruxelles, où j’étais nommée, pour un poste de maître-assistante en philosophie à la Haute école de Bruxelles, je n’ai pas non plus été arrêtée pour flagrant délit de républicanisme.

Et vous savez quoi ? C’est normal. Comme je l’explique dans mon dernier livre (1), les textes décrétaux définissant les obligations de l’enseignant en matière de neutralité sont en effet clairs : s’ils enjoignent à l’enseignant de s’abstenir de toute attitude et de tout propos partisans et de ne témoigner en faveur d’aucun système, c’est bien devant les élèves (2). En d’autres termes, l’enseignant conserve son entière liberté de s’engager, de militer, de manifester, de pétitionner, de prendre enfin des positions publiques, pourvu qu’il ne le fasse pas durant ses activités d’enseignement ou, plus précisément, devant les élèves. Et Xavier Delgrange de préciser : « L’enseignant demeure pour le reste “un citoyen à part entière, qui doit pouvoir participer aux débats philosophiques, idéologiques ou religieux de la société dans laquelle il s’insère et y exprimer ses propres conceptions, sans préjudice du respect de sa vie privée, de sa liberté syndicale, de son droit à se porter candidat aux élections ou d’assister à un office religieux”. »(3)

Certes, me direz-vous, mais les enseignants «  ne peuvent se livrer à aucune activité qui est en opposition avec la Constitution et les lois du peuple belge, qui poursuit la destruction de l'indépendance du pays ou qui met en danger la défense nationale ou l'exécution des engagements de la Belgique en vue d'assurer sa sécurité. Ils ne peuvent adhérer, ni prêter leur concours à un mouvement, groupement, organisation ou association ayant une activité de même nature. »(4)

Mais quelle interprétation faites-vous donc de cet article si vous en déduisez qu’il m’est interdit, de par son existence, de militer démocratiquement et pacifiquement pour un changement dans la méthode de désignation du chef de l’Etat ? Considérez-vous alors que nos représentants politiques, dès lors qu’ils prêtent ce même serment, s’engagent à ne jamais vouloir modifier aucun point de la Constitution ni aucune loi du peuple belge ? 

 

C’est la première fois, Madame, que l’on m’interdit de m’exprimer dans une école. Le seul précédent concerne une « plainte » que Vigilance Musulmane avait déposée contre moi, mais c’était après que je me sois exprimée – et ce think thank a évidemment été débouté par la Communauté française. Laquelle, contrairement à vous, avait fort bien compris que, tout enseignante que je sois, j’avais parfaitement le droit de m’exprimer de manière engagée, en tant que militante, devant des élèves d’une autre école que celle dans laquelle j’enseignais, et qui n’étaient donc pas mes élèves. Voici à cet égard la réponse donnée par Marie-Dominique Simonet à la question de Christine Defraigne :

« À la suite d’une conférence donnée à l’Athénée provincial Jean d’Avesnes à Mons, une enseignante a fait l’objet d’une plainte déposée par Vigilance musulmane.

Conformément à la procédure prévue en l’espèce, j’ai sollicité une mission d’information auprès de la direction générale de l’enseignement obligatoire. Son rapport, qui vient de m’être communiqué, signale que la conférencière en question est désormais maître de conférences dans l’enseignement supérieur. Elle n’enseigne donc pas aux élèves dudit athénée et n’exerce aucune autorité sur eux. Elle avait été invitée, comme conférencière à s’exprimer sur l’un de ses ouvrages.

Dans le cadre de cette conférence, d’autres intervenants ont pris la parole. Un débat s’en est suivi dans l’école. À cette occasion, des opinions différentes ont été échangées, comme il est courant de le faire lorsqu’un conférencier aborde une thématique. Ce type d’activité permet de confronter divers avis et d’ouvrir le champ à la réflexion. En cela elle correspond bien aux objectifs pédagogiques de la Communauté française. Le rapport conclut en disant qu’il n’y a pas violation du décret sur la neutralité. Sur la base de tous ces éléments, que je trouve tout à fait pertinents, je ne donnerai pas suite à cette plainte.»(5)

 

Je suis scandalisée, mais aussi infiniment désolée, qu’une représentante de l’enseignement officiel surpasse, en matière de tentative de censure, une association défendant les intérêts partisans d’une communauté religieuse particulière.

Pour ma part, je suis profondément attachée à la démocratie, aux droits humains, à la liberté de conscience et à la laïcité. C’est de cet attachement que j’aurais témoigné devant quelques uns de vos élèves, si vous ne vous y étiez stupidement opposée. Dois-je en conclure que votre établissement est davantage royal qu’athénée (6) ?

 

Avec mes salutations profondément laïques et résolument républicaines

 

Nadia Geerts

(1) “Ecole, profs, élèves: La neutralité n’est pas neutre !” (La Muette 2012)

(2) sous-entendu évident: ses élèves.

(3) Commentaire de larticle 4 de la proposition devenue le décret de 1994, cité par Xavier Delgrange dans Enseignant et neutre ?, op.cit., p.45

(4) arrêté royal du 22/03/1969, chapitre II, article 12

(5) Parlement de la Communauté française, session 2009-2010, 9 juin 2010

(6) dans l’Antiquité, lieu de rassemblement des philosophes, à Athènes.

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