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5 février 2012 7 05 /02 /février /2012 17:14

La religion en prison est un thème peu abordé, et pourtant… Certaines événement récents, comme les émeutes à la prison d’Andenne ou la résurgence de l’intégrisme et du prosélytisme religieux, mériteraient qu’on réfléchisse en profondeur à l’articulation nécessaire de la liberté religieuse et d’autres impératifs, tels que le vivre ensemble en milieu carcéral.

 

Dès lors que la liberté religieuse est un droit humain fondamental, il va de soi qu’on ne peut dénier aux détenus le droit de pratiquer leur religion. Qui plus est, la prison étant par définition un lieu de réclusion, il est nécessaire que l’administration pénitentiaire mette en place un certain nombre de mesures visant à assurer aux détenus l’exercice de leur culte. Impossible, en d’autres termes, sauf à bafouer les droits fondamentaux des détenus, de considérer que la prison est un lieu d’où la religion doit être absente.

Faut-il pour autant accepter la généralisation des menus halal – seuls proposés aux détenus à la prison de Forest – ou considérer comme une fatalité la radicalisation de certains détenus en prison, qui les pousse par exemple à refuser les fouilles sommaires effectuées par des femmes ou à imposer l’observance de leurs prescrits religieux à leurs codétenus ? Lorsqu’une simple lettre du directeur de la prison d’Andenne demandant aux détenus de s’abstenir de faire leurs prières dans les couloirs de la section, les invitant à utiliser pour cela leur cellule ou la salle de prière, suffit à déclencher une émeute, n’est-il pas temps de prendre le problème à bras le corps ?

 

La demande de menus adaptés dépasse de loin la problématique des prisons. J’ai déjà eu l’occasion, dans un autre article, de proposer que l’on s’inspire d’un dispositif mis en place avec succès par la Ville de Lyon dans les écoles, et qui consiste à proposer, à côté du menu « traditionnel », un menu sans viande. Cette solution a l’avantage de préserver l’impartialité de l’Etat en ne favorisant ni ne discriminant aucune conviction. En effet, la liberté de conscience interdit à mon sens que quiconque soit contraint à consommer de la nourriture sacrifiée religieusement. Qui plus est, les détenus chrétiens ou juifs pourraient à bon droit se sentir discriminés s’ils étaient contraints de consommer de la nourriture halal, alors que nul menu casher ou respectueux du carême, par exemple, ne leur serait proposé. Et l’on voit bien que dans une collectivité, il est impossible de multiplier les menus. Enfin, la généralisation des menus halal ne peut qu’augmenter la défiance de la population envers l’islam, en donnant l’impression au pire d’une adéquation absolue entre « détenu » et « musulman », au mieux de l’imposition à tous de ce qui n’est que de certains.

 

Mais le problème est à l’évidence plus profond, et sans doute n’est-il que le reflet d’un malaise présent dans la société tout entière, où le religieux revendique une place parfois excessive, qui lèse le droit d’autres individus au respect de leur liberté de conscience et qui, de conviction intime, se mue en revendication politique.

A l’heure où l’on introduit dans les écoles une formation à la citoyenneté, dans le but de favoriser le « vivre ensemble » d’individus que rien ne rassemble nécessairement, si ce n’est l’appartenance à un même espace social, pourquoi ne pas appliquer le même raisonnement à la prison, ce lieu particulier où, plus peut-être que partout ailleurs, doivent vivre ensemble des gens que tout sépare, qui plus est dans un espace confiné ?

Les maux de la prison ne sont que l’exposant des maux de notre société, et si l’on ne sait comment vivre ensemble aujourd’hui, comment pourrait-on le savoir en prison ?

Le problème doit être pris à sa source, dans le rappel des fondements d’un Etat de droit, et parmi eux de celui-ci : l’égalité de droits, qui doit me pousser à accorder aux autres tout droit que je revendique pour moi-même. Dans cette perspective, comme le théorise Claudine Leleux, les devoirs ne sont plus une sorte de prix à payer, dans une perspective moralisante, pour les droits dont on jouit, mais la condition de possibilité même de ces droits. Les élèves de l’école primaire apprennent désormais à expérimenter ce lien indissoluble entre les droits et les devoirs dans une société démocratique moderne, mais quid des détenus, au parcours scolaire bien souvent chaotique, et en tout état de cause trop âgés pour avoir pu bénéficier de cette formation ?

Vue sous cet angle, la problématique de la liberté religieuse devrait pouvoir être abordée de manière pacifiée, ou en tout cas rationalisée. Sans bien sûr qu’il s’agisse d’un remède miracle, il y a là de toute évidence une piste à exploiter par nos politiques soucieux du vivre ensemble, tant en milieu carcéral que dans la société tout entière.

 

Il serait grand temps, pour terminer, que les pouvoirs publics se penchent sérieusement sur la formation des représentants du culte, mais aussi sur leur contrôle. Si radicalisation et prosélytisme en prison il y a, qui sont les acteurs de ce phénomène ? Il serait plus que préoccupant que ce soient des ministres du culte, payés par l’Etat, qui y contribuent, voire l’orchestrent. Si le lieu particulier qu’est la prison exige sans doute qu’on y aménage la présence de représentants du culte, leur mission devrait être essentiellement spirituelle, et aucun cas politique, ni encore moins source de radicalisation. Sauf à accepter de voir détricoter d’un côté ce qu’on tente patiemment de tricoter de l’autre…

 

 

http://nadiageerts.over-blog.com/article-halal-stop-a-la-surenchere-62103039.html

Claudine Leleux, Education à la citoyenneté, Les droits et les devoirs de 5 à 14 ans, éditions De Boeck (3 tomes)

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Published by Nadia Geerts - dans Laïcité - religions
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commentaires

lerusse 05/02/2012


Pour beaucoup, les perspectives de réintégration sont un rêve. Beaucoup ne pensent qu'à récidiver. La prison n'est pas là pour réintégrer. Son premier but est de punir et aussi de dissuader de
récidiver. Un ancien détenu n'a qu'à se réintégrer lui-même après sa peine. Si cela ne marche pas, tant pis pour lui.

lerusse 05/02/2012


Vous croyez aux vertus de la réinsertion des prisonniers. Je n'y crois pas et cela coûte cher. En période de crise, restrictions pour tout le monde : vous , moi, et les prisonniers

mithys 05/02/2012


Bonjour Nadia,


En effet, le problème ne se limite pas aux prisons, il est « plus profond » : « le religieux revendique une place parfois excessive qui (...) se mue en revendication
politique ».


J'y vois l'un des revers (j'allais dire l'une des dérives) du principe, excellent par ailleurs et en d'autres temps, et déjà énoncé par article 18 de la Convention Universelle des Droits de
l'Homme de 1948 («  Toute personne a droit à la liberté de conscience et de religion » (en fait, ce droit est plus théorique et symbolique qu'effectif, son émergence
n'étant pas favorisée); « ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction »(ce n'est pas vrai dans l'islam, mais on s'abstient de le déplorer ...)
« ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, seul ou en commun, tant en public qu'en privé, par l'enseignement, les pratiques, le culte et l'accomplissement des
rites» (à mon sens, il aurait fallu ajouter : « étant entendu que le prosélytisme doit s'interdire de léser les droits d'autrui et d'occulter les
alternatives philosophiques et religieuses, fussent-elles contradictoires, par simple honnêteté intellectuelle».


Il me paraît évident que ce sont surtout les Musulmans (que je respecte d'autant plus, j'ose le dire, qu'ils sont les victimes involontaires d'un système coercitif à tous égards qu'ils n'ont pas
choisi), profitent de notre conception démocratique et humaniste, mais hélas trop laxiste, de la tolérance et de la neutralité, pour refuser, du moins pour bon nombre d'entre-eux, de s'intégrer à
notre société pluraliste et laïque, acceptant que leur religion reste une « affaire privée » .


Mais nous sommes « coincés » actuellement par notre Constitution, qui favorise au moins indirectement l'enseignement religieux, notamment musulman, même sans proposer d'alternatives
dans l'officiel, ce qui conforte finalement le communautarisme, le repli identitaire et l'absence d'un vivre ensemble aussi harmonieux que possible ...


Je crains même qu'au rythme croissant de l'islamisation notamment à Bruxelles, et à défaut d'une ferme réaction politique visant à adapter notre Constitution à la réalité sociologique, le droit
belge devienne, d'ici quelques années, par simple majorité « démocratique », plus respectueux du coran et de la charia, comme cela commence déjà à se voir ailleurs, notamment en
Angleterre ...


Mais ce n'est là que mon humble avis ... 


Oui, je sais, je suis plus « radical » que toi, mais ton commentaire me ferait plaisir. Je t'en remercie déjà, bien amicalement,


Michel THYS


 


 

Michel Sautelet 08/02/2012


Déja en 1986 CH. Picqué s'inquiétait des discours de ses profs de religion islamique dans les écoles de sa commune quand il était échevin de l'éducation. Cela-t-il changé pour les imams de
prisons ? Je parierais que non.

Michel 09/02/2012


Bonjour Nadia,


Pourquoi ce problème se pose-t-il aujourd'hui ? N'y avait-il aucun détenu de confession musulmane il y a trente ans ? Pourquoi, à l'époque n'entendait-on pas parler de menus halal ?
N'avez-vous pas le sentiment que l'islamisme gagne insidieusement du terrain ? En nous pliant à des exigences religieuses, n'en sommes-nous pas complices ? Et si ma religion (pastafarisme)
m'imposait de manger des pâtes à chaque repas, mes voeux seraient-il exaucés, si j'étais incarcéré ? Je pense que si un détenu désire un autre menu que celui qui est servi par les services
carcéraux, il se doit de supporter les frais supplémentaires que cela occasionne...


Cordialement,


Michel

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Ce blog se veut, entre autres choses,  un espace de libre critique des tentatives d'immixtions du religieux dans le champ du politique - de la res publica -, partant du principe que seule la laïcité de l'Etat permet la coexistence de diverses sensibilités philosophiques et religieuses, sans qu'aucune d'elles ne prétende écraser les autres. Ni religion d'Etat, ni athéisme d'Etat, mais la conviction que nos options religieuses et philosophiques sont affaire privée, au même titre que notre sexualité.
Comme fil conducteur, l'humanisme, qui récuse l'enfermement de qui que ce soit dans des catégories qu'il n'a pas choisies, au nom de sa sacro-sainte appartenance à la communauté, quelle qu'elle soit.

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