Minarets, liberté de culte et islamisme

Publié le par Nadia Geerts

Selon une opinion de Mehmet Saygin, juriste et membre du think tank Vigilance musulmane, publiée dans La Libre Belgique de ce jour, « Le référendum contre les minarets remet en cause des droits fondamentaux dont la liberté de culte ». Vraiment ?

 

La liberté de culte, c’est (excusez cette tautologie, mais le rappel de certaines évidences semble s’imposer) la liberté de pratiquer son culte. Et ce, serais-je tentée d’ajouter, dans les lieux de culte prévus à cet effet. Or, la décision suisse d’interdire l’érection de minarets n’équivaut en rien à une interdiction d’édifier des mosquées, et donc de pratiquer le culte musulman. Quoi que l’on pense de cette décision – et personnellement, j’aurais plutôt tendance à la regretter -, rien ne justifie donc de brandir la liberté de culte brimée par les résultats du référendum de ce dimanche.

 

Manifestement, ce que les tenants de l’interdiction de construire de nouveaux minarets ont voulu exprimer, c’est le refus d’une « islamisation » de la Suisse. Une crainte bien connue en Europe, et sur laquelle surfent allègrement les partis populistes et extrémistes de droite. Or, qu’est-ce que cette fameuse « islamisation » ? S’agit-il en d’autres termes de refuser la présence du culte musulman dans des pays qui ont une autre tradition ? Ou de refuser une modification des lois et une restriction des droits et libertés au nom des principes islamiques, en d’autre termes de refuser l’islamisme ?

A mon sens, la seule réponse acceptable est la seconde. Ce qui, à lui seul, ne règle pas la question des minarets, mais permet à tout le moins de la cadrer.

Certains, en effet, ne manquent pas d’évoquer la symbolique agressive des minarets dressés fièrement vers le ciel, exact pendant en cela des clochers d’églises, qui visaient, à une certaine époque, à manifester clairement la présence catholique dans chaque petit village. D’autres récusent l’argument du minaret purement décoratif, invoquant l’exemple de l’Allemagne, où la promesse de ne pas utiliser les minarets pour l’appel à la prière a été rapidement bafouée.

 

Soit. On peut regretter la montée en force de la pratique religieuse parmi nos concitoyens musulmans. Et on en oublierait presque que nombre de musulmans ne fréquentent que rarement, voire jamais, la mosquée, se contentant de prier chez eux. Mais cette question-là touche davantage à la question des mosquées qu’à celle des minarets, lesquels, loin d’être comparables au toit d’une synagogue – comparaison audacieusement proposée par Hugues Dorzée, jamais avare d’une approximation, dans le Soir d’aujourd’hui – ne constituent pas une condition essentielle à l’existence d’une mosquée : oui, il peut y avoir des mosquées sans minarets, ou des églises sans clocher, alors qu’on imagine mal une synagogue sans toit…

On peut également estimer, de manière tout à fait légitime, qu’un pays où alterneraient le son des cloches et l’appel du muezzin risquerait de compromettre la quiétude de ses habitants. De même qu’on peut se féliciter de voir des églises modernes avoir renoncé à leur clocher fièrement dressé vers le ciel. Mais cloches, muezzin, clocher ou minaret, cela me paraît être une question qui doit concerner de manière égale les catholiques et les musulmans (et je remercie au passage nos amis juifs, bouddhistes, protestants et autres de ne pas pratiquer une religion qui implique l’appel urbi et orbi aux fidèles à la prière : à quelle cacophonie avons-nous échappé grâce à eux !).

 

Pour dire le fond de ma pensée, je pense que les Suisses ont commis une maladresse en refusant l’érection de minarets. En focalisant la question sur l’islam seul, ils ont esquivé la seule question qui, en démocratie, doive importer : celle de la place qu’il convient d’accorder aux cultes, à tous les cultes. Et ont fait, qui plus est, d’une question strictement urbanistique une question constitutionnelle, ce qui me paraît assez ridicule.

Mais en criant à la liberté de culte bafouée, des gens comme Mehmet Saygin commettent à leur tour une maladresse : ils incitent à penser que la pratique de l’islam n’est pas autorisée en Suisse, ce qui n’est absolument pas le cas.

Certains nous promettent déjà, à cet égard, une montée de violences en provenance de la population musulmane. Ce qui appelle deux commentaires :

-         la citoyenneté s’accommode mal de ce chantage, tout comme elle s’accommode mal des violences. La Suisse est un pays démocratique, il est donc possible d’interjeter appel d’une décision qui violerait les droits fondamentaux. Cette voie de recours est la seule acceptable. Faute de quoi, on verra se reproduire le tristement célèbre paradoxe mis en évidence à l’occasion des caricatures de Mahomet, où, sous prétexte de tolérance et de respect, des êtres humains ont été tués…

-         la décision suisse traduit indéniablement une peur de l’islam. Mais il serait temps, plutôt que de crier à l’islamophobie, de comprendre les mécanismes de cette peur, et surtout ses fondements, lesquels ne sont pas uniquement fantasmatiques. Comme l’écrit Jean-Marcel Bouguereau,
« Mais au-delà de cette « votation », on a bien compris que c'est une certaine perception de l'islam qui est en cause. Un islam où les modérés sont très silencieux. Où les femmes ne sont pas considérées à égalité avec les hommes. Où la séparation de l'Eglise et de l'Etat n'est pas garantie. Où la charia et son droit sont incompatibles avec notre droit démocratique. Où les menaces et le terrorisme antioccidental sont un discours habituel. Les meilleurs alliés des populistes suisses c'est le terrorisme antioccidental de Ben Laden, les extravagances de Kadhafi et d'un de ses fils, arrêté puis inculpé, en juillet dernier pour avoir maltraité deux de leurs domestiques dans un grand hôtel de Genève. Ce sont eux qui depuis des années font le plus sûrement campagne contre l'islam. Car une des premières associations d'idées qui vient quand on parle de l'islam c'est le terrorisme. »
Bref, il serait peut-être temps de sortir de la logique compassionnelle et que certains musulmans, si prompts à revendiquer leurs droits, fassent aussi leur autocritique. Et que d’autres sortent de leur silence. Car c’est cela aussi, la citoyenneté.

 

Publié dans Laïcité - religions