On peut rire de tout, mais pas avec n'importe qui

Publié le par Nadia Geerts

Dimanche dernier, sur le plateau de Controverse, j'ai commis une bourde en présentant la couverture de "Shoah Hebdo" comme l'une de celles réalisées par Charlie Hebdo, àl'instar de son mémorable "Charia Hebdo". En réalité, il s'agissait d'un détournement de couverture opérépar un certain Joe le Corbeau, un dessinateur proche de Dieudonné, dEgalitéet réconciliation ou des Indigènes de la république, qui sest fait une spécialité des détournements daffiches, de couvertures ou de publicités, prenant généralement pour cible les Juifs et la Shoah.

 

Certains se sont empressés de publier sur YouTube la vidéo de cette confusion, accompagnée de commentaires railleurs, voire d'insultes.

Je me dois donc aujourd'hui, non pas pour mes adversaires les plus acharnés, mais pour ceux qui jugent mes réflexions dignes d'intérêt, de présenter mes excuses pour cette malencontreuse erreur, mais aussi de repréciser certaines choses.

 

En effet, ce dessin n'est en rien l'œuvre de Charlie Hebdo. Mais pris isolément, je maintiens que je l'ai trouvédrôle, même si jouant évidemment sur les stéréotypes les plus éculés qui circulent à l'égard des Juifs. En effet, qu'est-ce donc qu'une caricature, qu'une satire, si ce n'est l'art de monter en épingle, de grossir démesurément des traits réels ou des stéréotypes ?  Pierre Desproges m'a fait rire aux larmes, comme Coluche ou d'autres, avec ses sketches sur les étrangers, les femmes ou les Juifs. Et si je doute que de tels textes puissent encore être publiés aujourd'hui, je déplore ce politiquement correct qui impose que la caricature soit respectueuse - pour reprendre le bon mot involontaire d'Isabelle Praile sur le même plateau de Controverse. Comment, en effet, une caricature pourrait-elle être respectueuse ? L'irrévérence, la moquerie, l'irrespect donc ne sont-ils pas la condition même de possibilité de la caricature, de la satire, voire même peut-être plus largement de l'humour ?

En même temps, si j'ai pu rire avec Desproges ou Coluche, c'est parce que leurs textes, aussi irrévérencieux, subversifs, provocants, outranciers soient-ils, avaient toujours pour but de caricaturer, in fine, le rieur. Coluche faisant un sketch sur les Arabes, c'est d'abord et avant tout Coluche se raillant du raciste. Desproges se moquant des femmes, c'est essentiellement Desproges raillant le machisme. On rit avec eux parce qu'on éprouve un sentiment de connivence avec l'humoriste, on comprend ce qu'il vise, ce qu'il dénonce par le rire.

C'est pour cette raison que je ne ris plus de cette couverture "Shoah Hebdo". Tout comme je ne ris pas des sketches de Dieudonné. Pas parce qu'ils ne seraient pas, pour certains d'entre eux, objectivement drôles. Mais parce que je sais que l'intention n'est pas de rire de l'antisémite, mais de rire du Juif - ce qui en soit n'est pas encore un problème - et bien plus encore de faire passer par le biais de ce rire une conception du monde non pas humaniste, mais profondément raciste.

Oui, on peut rire de tout. Il faut n'avoir jamais fréquentédes personnes handicapées, des Juifs ou des Arabes pour ignorer qu'ils sont souvent les premiers à se moquer d'eux-mêmes, et d'une façon bien plus mordante que nous n'oserions le faire, n'étant ni handicapés, ni Juifs, ni Arabes.

En revanche, je ne pense pas qu'on puisse rire avec n'importe qui. Je peux rire d'une blague sur les femmes, mais pas avec un machiste de la pire espèce. D'une blague sur les noirs ou les arabes, mais pas avec un raciste. Et d'une blague sur les Juifs, mais pas avec un antisémite. Parce que le rire me rend complice, et qu'il y de ces sortes de gens avec qui je refuse toute complicité

 

Passons maintenant au fond. Ce que je voulais démontrer en évoquant ce dessin sur le plateau, c’était que la « communautémusulmane »n’était pas la seule à devoir subir des caricatures blessantes, irrévérencieuses, voire insultantes. Que les Juifs aussi avaient àsubir de telles productions, et parfois même bien pire, comme lorsque lIran organise en 2006 un concours de caricatures sur la Shoah certaines étant clairement négationnistes - pour riposter aux caricatures de Mahomet. Or, une seule ambassade iranienne dans le monde a-t-elle dû être mise sous haute protection suite à ce concours ? A-t-on entendu parler dun seul attentat kamikaze commis par un Juif se faisant exploser devant un bus de touristes au profil vaguement oriental ?

A lheure de la mondialisation de linformation, oùinternet permet à chacun daccéder à tout et à nimporte quoi en deux clics, nest-il pas urgent que principes démocratiques et singulièrement la culture du débat se mondialisent également ?