"Qu'est-ce que ça peut faire ?"

Publié le par Nadia Geerts

Lors des élections d’hier, le R.A.P.P.E.L. a été informé de violations de la séparation des Eglises et de l’Etat : un crucifix dans un bureau de vote, et plusieurs assesseures voilées (voir http://www.le-rappel.be/FR/?Elections-federales-2010).

Plusieurs choses m’étonnent quant aux réactions que le communiqué a suscitées :

D’abord, personne ne s’est ému de la (dénonciation de la) présence d’un crucifix : soit que la majorité des citoyens trouvent en effet normal qu’aucun signe religieux ne marque les murs d’un bureau de vote, soit que finalement, un crucifix dérange moins qu’un voile.

Pourtant, symboliquement, l’effet est le même : voilà un lieu dévolu à la chose politique ­- laquelle devrait, dans une perspective laïque, être radicalement distincte de la chose religieuse – dans lequel fait irruption un signe religieux.

Ensuite, l’incompréhension de certains face à ce qu’ils perçoivent comme un acharnement anti-voile (oubliant au passage le fameux crucifix) : « Qu’est-ce que ça peut faire ? » demandent-ils, vaguement agacés.

Bonne question, qui fait figure du fil échappé d’une pelote, et sur lequel on tire soudain, remontant dans un passé pas toujours très éloigné :

Qu’est-ce que ça peut faire que des crucifix soient accrochés dans les tribunaux ?

Qu’est-ce que ça peut faire que des curés enseignent à l’école publique ?

Qu’est-ce que ça peut faire que le roi Baudouin refuse de signer une loi au nom de ses convictions religieuses, puisqu’elle a quand même fini par être promulguée ?

Qu’est-ce que ça peut faire que les témoins, dans un procès, jurent sur la Bible ?

Qu’est-ce que ça peut faire que les curés donnent des consignes de vote à leurs ouailles, en chaire ?

 

Je pourrais poursuivre longtemps cette énumération, mais mon propos n’est pas de dresser un catalogue des gestes symboliques qui marquent ou non la séparation du droit et de la foi, mais bien plutôt de montrer que si chacun de ces éléments, isolé, peut apparaître comme peu important, c’est la somme de tous qui fonde un Etat laïque. Et que chaque coin enfoncé dans ce principe, pour symbolique, pour anecdotique qu’il apparaisse, le menace d’une manière que nous n’avons pas le droit de considérer comme négligeable.

 

Par ailleurs, si je conçois bien qu’il soit plus difficile à une assesseure d’ôter son voile quelques heures durant que pour un président de bureau de décrocher un crucifix – raison pour laquelle le maintien de ce crucifix me choque plus, sur le plan des principes, que le port du voile par quelques assesseures -, je crains qu’on ne sous-estime le poids symbolique, à nouveau, de ces assesseures voilées :

Imaginons. Imaginons que demain, dans un bureau de vote, le président et les assesseurs soient tous « confessionnellement » marqués, et témoignent de leur attachement à la même religion : tous avec une grande croix en bois sur la poitrine, ou tous avec un grand voile sombre. Je vous demande d’imaginer la scène. Vous êtes accueilli dans le bureau électoral par une dame enveloppée intégralement dans un voile noir ne laissant voir que son visage. Vous remettez ensuite votre convocation et votre carte d’identité à une autre dame pareillement vêtue, et c’est une troisième dame dans le même accoutrement qui vous rend vos documents après le vote. Pour peu que vous votiez pour la première fois, ou que vous ne sachiez pas lire, une de ces dames vous accompagne dans l’isoloir pour vous expliquer comment voter.

Faites l’exercice en remplaçant ces personnages par d’autres, affublés d’un grand crucifix en bois. Ou imaginez-vous croyant et accueilli par une bande de joyeux drilles, président et assesseurs, exhibant leur t-shirt « Si Dieu existe, j’espère qu’il a une bonne excuse ».

Ne seriez-vous pas choqué ? Mal à l’aise ? Indigné ?

 

Moi si.

Et ne me dites pas que cela n’arrivera pas. D’abord parce que tout est possible. Ensuite parce que ces raisons-là sont de mauvaises raisons. Si vous acceptez qu’une assesseuse soit voilée, vous devez être prêt à accepter que le cas échéant, elles le soient toutes.

 

N’en déplaise à certains, la dimension symbolique est importante. Et n’est-ce pas d’ailleurs ce que nous répètent à l’envi les religieux de tous poils ? Eh bien, Mesdames et Messieurs les porteurs de crucifix, de kippa, de voile, de kirpan, de turban et autres colifichets symboliques, admettez que pour nous aussi, laïques, soucieux de préserver la sphère du politique de l’immixtion toujours possible du religieux, vos symboles soient importants. Tellement importants que nous n’en voulons pas sur les murs ni sur les personnes qui incarnent, le temps d’une journée, le politique.

Publié dans Laïcité - religions