Quelle est la couleur du mur de ma cuisine ?

Publié le par Nadia Geerts

Si je vous invitais à venir admirer ma cuisine entièrement repeinte en rouge, et que, sur place, vous me disiez combien vous trouvez cette couleur agressive, de mauvais goût ou que sais-je, sans doute pourrions nous échanger sur le choix que j’ai fait, si pas nous mettre d’accord.

En revanche, si vous me disiez que ces murs ne sont pas rouges, mais verts, il semble que tout dialogue deviendrait impossible. Comment, en effet, vous convaincre que ce que vous prétendez vert est en réalité rouge ?

 

Lorsque je vois circuler dans la presse, sur les réseaux sociaux, dans la bouche de certains, des versions diamétralement opposées d’un même fait, j’ai peur pour les faits.

Ainsi, cette femme en niqab arrêtée par la police de Molenbeek la semaine dernière, ce qui a donné lieu à des émeutes et même à une attaque à l’arme blanche sur deux policiers. Pour les uns, elle a refusé de montrer ses papiers d’identité, a été emmenée au poste, s’est rebellée et a fracturé le nez d’une policière d’un coup de tête. Pour les autres, elle a gentiment obtempéré à la demande des policiers, qui ne l’en ont pas moins emmenée au poste avant de lui déchirer les vêtements et de lui faire subir un simulacre de viol.

Lors des meurtres de Toulouse et de Montauban, même affaire : selon les uns, les autorités françaises ont abattu le coupable – Mohamed Merah –, tandis que selon les autres, toute l’affaire était d’emblée entachée de suspicion, Mohamed Merah apparaissant comme un coupable trop beau pour être vrai.

Lors de ce qu’il est convenu d’appeler le « Burqa blabla », même constat : les uns accusèrent Souhail Chichah, chercheur à l’ULB, d’avoir orchestré ce coup de force visant à réduire une conférencière au silence, les autres protestant que c’était en réalité ledit chercheur qui avait été réduit au silence par une conférencière vindicative ayant ordonné de couper le micro lors de sa prise de parole.

Ce sont trois exemples parmi bien d’autres de ce qui me paraît être au mieux une disparition de ce que j’appellerais un monde commun, au pire la recrudescence de ce que d’aucuns appellent les théories du complot.

Je n’étais évidemment pas présente au commissariat de Molenbeek, ni à Toulouse lors des événements qui ont conduit à l’interpellation et à la mort de Mohamed Merah. Je ne peux donc affirmer avec certitude ce qui s’est passé. J’étais en revanche présente à l’ULB, et peux témoigner que nul micro n’a été coupé.

Mais au-delà de ces trois évènements singuliers, il me semble extrêmement inquiétant que les faits eux-mêmes ne soient plus des éléments sur lesquels on peut se mettre d’accord, avant-même de commencer à discuter de l’interprétation qu’il convient d’en faire, de l’importance à leur accorder ou de leur possible instrumentalisation par diverses forces politiques.

Oui, parfois, j’ai l’impression de me trouver face à des gens qui soutiennent mordicus que la terre est plate. Ou que l’homme a été créé par Dieu il y a quelques milliers d’années. Ou que le mur de ma cuisine est vert. 

Publié dans Société