Qui incite à la haine ?

Publié le par Nadia Geerts

Je n’ai pas vu « L’innocence des musulmans ». Il se pourrait d’ailleurs bien que personne n’en ait vu plus que sa bande de lancement sur internet. Et il est fort possible que ce film incite à la haine religieuse. Son titre, en tout cas, en dit long, par son ironie, sur l’image des musulmans qu’a le réalisateur de ce navet.

 

Il n’empêche : je suis abasourdie, depuis une dizaine de jours, d’entendre la presse se répandre en considérations sur ce film et les réactions qu’il a déclenchées, mais aussi sur les caricatures publiées par Charlie Hebdo, en évitant soigneusement de mettre les choses en perspective.

Il est certainement exact que le réalisateur de « L’innocence des musulmans » avait pour intention de propager une image peu flatteuse de l’islam. Ce à quoi il aurait été parfaitement normal de répondre par une tribune, une carte blanche, un manifeste, une plainte en justice même, visant à tout le moins à rectifier les erreurs manifestes contenues dans ce film, voire à réclamer l’interdiction dudit film si l’incitation à la haine religieuse était attestée.

Ce n’est hélas pas cette voie, démocratique et légaliste, que certains agités du bocal ont choisi de prendre.

En tout état de cause, reprenons le postulat de départ, selon lequel ce film inciterait à la haine.  Celle des musulmans, cela tombe sous le sens. En toute bonne logique, on aurait donc pu s’attendre à ce que, suite à la diffusion dudit film, des actes violents soient posés envers les musulmans de par le monde. Des agressions, des attentats, des incendies de drapeaux d’Etats musulmans, des menaces de mort sur des chefs spirituels musulmans, ou que sais-je ?

Mais non, rien de tout ça, et c’est heureux – je le précise pour les malcomprenants qui liraient ces lignes. En revanche, une flambée de violence envers les Occidentaux : une femme qui se fait sauter devant un bus de touristes à Kaboul, des ambassades en Allemagne ou aux Etats-Unis sous haute protection, des drapeaux occidentaux brûlés, etc.

Et lorsque Charlie Hebdo, traitant comme à son habitude de l’actualité, publie des caricatures évoquant cette désolante flambée de violence, voilà qu’à nouveau, les réactions violentes fusent, l’Etat français décidant même de fermer plusieurs de ses ambassades à l’étranger vendredi dernier, par mesure préventive.

Alors j’ai envie de poser la question : qui incite à la haine ? Le réalisateur du navet incriminé, très probablement, mais sans aucun succès jusqu’ici – et c’est heureux, je le précise une fois encore pour les malcomprenants. Mais plus sûrement encore, et avec bien plus de succès, ceux qui ont diffusé ce film inepte dans le but évident de susciter cette violence ; ceux qui, en bons malcomprenants, ont déduit du fait qu’un malcomprenant copte – et pas juif, contrairement à certaines rumeurs – avait commis un film imbécile que nécessairement l’ensemble des Occidentaux haïssaient l’islam et les musulmans.

On dénonce à juste titre la propension à l’amalgame qui incite certains à mettre tous les musulmans dans le même panier. Ne serait-il pas temps de dénoncer avec autant de vigueur la propension de certains excités du culte islamique à mettre dans le même sac tous les Occidentaux, malheureusement avec bien plus de succès ? Envoyer à la mort une poignée de touristes à Kaboul sous prétexte que quelque part aux Etats-Unis, un gars a commis un film sur les musulmans, n’est-ce pas du racisme  ?

Je l’avoue, j’en ai un peu marre aujourd’hui du discours victimaire que nous a encore servi la vice-présidente de l’Exécutif musulman sur le plateau de Controverse ce midi. D’accord, il n’est probablement pas facile tous les jours d’être musulman – encore que je sois persuadée qu’il est plus difficile d’être typé « arabe » que d’être musulman, ce qui d’ailleurs n’est pas marqué sur la figure des gens…- ; d’accord, il y a des lois qui, en Belgique ou en France encore davantage, peuvent sembler limiter la liberté de culte desdits musulmans – je pense avoir suffisamment écrit sur le sujet pour me dispenser d’y revenir ici. Mais enfin il est très certainement plus confortable d’être musulman en Occident que d’être chrétien, juif ou athée dans pas mal de pays musulmans. Et même en Europe, voyez-vous, je commence à penser qu’il est plus difficile d’être caricaturiste, libre penseur ou – allez, j’ose le mot – juif, que d’être musulman.

C’est pour cela que je soutiens Charlie Hebdo. Parce que, comme d’autre dessinateurs et bien plus que la presse écrite en général, ils ruent dans les brancards. Certes, ils le font sans délicatesse, sans respect, peut-être même parfois sans grande intelligence. Mais ils réaffirment que non, l’intimidation, la menace, le terrorisme ne passeront pas. Que oui, plus l’islam servira de prétexte à des fous furieux, plus il sera caricaturé. Parce que cesser de le faire, ce serait accepter leurs diktats. Parce que le rire, c’est aussi un moyen de défense. O combien plus intelligent, ô combien plus salutaire qu’une ceinture d’explosifs.

En attendant, que des jeunes nés ici, mais issus d’une famille ayant immigré en Belgique il y a longtemps – pardonnez cette périphrase, mais on ne peut plus dire « allochtones » - tombent dans la même violence que ceux d’Iran, du Pakistan ou du Yémen, ça me pose une autre question : celle de la faillite de notre système éducatif. Et je continue à penser benoitement que des cours de philosophie, de citoyenneté et, pourquoi pas, de « morale laïque », seraient bien plus utiles que des cours de religion.

 

Publié dans Laïcité - religions