Réponse à la « Lettre à mes amies féministes » de Nadine Plateau

Publié le par Nadia Geerts

(pour le texte de Nadine Plateau, voir ci-dessous)

De récents règlements ou projets de règlement du travail visant l’interdiction de tout signe religieux ont suscité l’inquiétude de la féministe belge Nadine Plateau. Cette mesure, selon elle, n’affecterait en réalité que les femmes, et serait dès lors discriminatoire.

 

Ce raisonnement me semble symptomatique d’un raisonnement procédant par approximations, simplifications abusives et glissements de sens.

En effet, des signes religieux, seul le voile ne concerne que les femmes. La kippa concerne quant à elle les hommes seuls, de même que le turban sikh. Quant au crucifix – pour m’en tenir aux signes les plus fréquents dans nos régions – il me semble concerner les deux sexes indifféremment.

Certes, me direz-vous, mais seul le voile pose réellement problème, les chrétiens pouvant facilement glisser leur crucifix sous leur vêtement, les sikhs étant peu nombreux en Belgique en comparaison avec les musulmanes, et les juifs…
Quoi, les juifs ? Eh bien les juifs, soit ont une pratique religieuse privée qui n’implique pas le port permanent d’une kippa, soit ont opté pour un mode de vie plus « orthodoxe » et restent entre eux – cela vaut d’ailleurs également pour l’école.

La question est alors celle-ci : les pouvoirs publics doivent-ils tenir compte, dans leurs politiques, du fait qu’une loi ou un règlement, de par la configuration sociétale du pays, risque de pénaliser davantage les femmes que les hommes, les musulmans que les juifs, etc. ? (1)

 A mon sens, la réponse est non.

D’abord parce que si une règle discrimine les femmes en l’occurrence, c’est bien l’obligation qui est faites aux musulmanes, de par l’interprétation rigoriste que les intégristes en font, de porter le voile. L’autorité discriminante, c’est donc ce courant de la religion islamique, et en aucun cas l’autorité publique qui refuse d’intégrer la règle discriminante.

Ensuite parce qu’à confondre la cause et la conséquence, on risque à terme un délitement de la norme-même. Des difficultés d’accès à l’emploi pour les musulmanes voilées sont peut-être un effet de l’interdiction des signes religieux, mais ne sont certainement pas le but de l’autorité publique. Soutenir le contraire, c’est confondre une caractéristique intrinsèque de l’individu – sa couleur de peau, son handicap, son sexe, ou même sa religion… - avec un choix qu’il pose. En d’autres termes, on n’est pas musulmane voilée comme on est noir, car on ne peut laisser sa couleur de peau au vestiaire comme on y laisse, le cas échéant, un signe extérieur de religiosité.

Or, toute norme interdisant un comportement spécifique vise par définition les adeptes de ce comportement. L’interdiction de fumer vise les fumeurs seuls, la mise à la pension vise les  personnes de plus de 65 ans uniquement, l’obligation de tenir son chien en laisse ne vise que les propriétaires de chiens, et l’interdiction du viol vise les violeurs, qui sont d’ailleurs très souvent des hommes…

Le raisonnement de Nadine Plateau consiste donc en réalité, mutatis mutandis, à dire qu’interdire par exemple le port de la mini-jupe sur le lieu de travail serait discriminatoire envers les femmes, car seules les femmes portent des mini-jupes. Or, on peut évidemment discuter à l’envi de la pertinence d’un tel règlement, mais il serait totalement incongru de le qualifier de discriminatoire, comme si son but était d’éloigner les « femmes en mini-jupe » (conçues, notons-le bien, comme une entité en tant que telle, comparable à la « personne à mobilité réduite ») : que les femmes concernées adoptent une jupe plus longue ou un pantalon, et elles auront évidemment accès à l’emploi à égalité avec les autres.

 

Mais le fond du problème est ailleurs. Le fond du problème, c’est que Nadine Plateau, comme tant d’autres, tombe dans le piège classique qui consiste à percevoir les musulmans, et plus encore les musulmanes, comme les nouveaux damnés de la terre dont il convient d’être solidaire coûte que coûte. Le problème, en d’autres termes, n’est pas qu’un règlement ait pour principale « victime » un groupe social quelconque : le problème, c’est que ce groupe, ce soit les musulmanes – plus exactement DES musulmanes.

La « solidarité féministe » à laquelle en appelle Nadine Plateau devrait donc pousser les féministes à revendiquer pour un groupe de femmes le droit inaliénable de manifester partout son aliénation à une règle religieuse instaurée et sans cesse réaffirmée par les religieux les plus réactionnaires dans le but-même de les confiner dans des tâches domestiques subalternes. Porter le voile, partout où c’est une obligation légale, revient en effet à la privation ou au conditionnement drastique de l’accès à l’éducation, au travail et, plus largement, à la liberté.

Autant les féministes devraient donc se déclarer massivement solidaires de toutes celles qui cherchent à s’émanciper, parfois au risque de leur vie, de ces diktats politico-religieux, autant il ne faudrait pas qu’elles se trompent de combat en se transformant, spectre de l’ « islamophobie » oblige, en alliées objectives des obscurantistes.

Les religions, et particulièrement celles du Livre, n’ont jamais été des modèles en matière d’égalité des sexes. L’autorité publique, quant à elle, ne saurait accepter que le principe de stricte égalité soit mis en cause sous prétexte de différentialisme culturel, d’anti-impérialisme ou autres fadaises : la même règle pour tous reste encore la meilleure définition que l’on ait trouvée de l’égalité. Du moins si l’on veut promouvoir un féminisme universaliste, qui refuse de faire du sexe un critère de différentiation essentiel.

 

 

 

 

 

Hier, les sorcières…  (Nadine Plateau)

 

Des événements récents m’amènent à m’inquiéter en tant que féministe de la conjoncture actuelle en ce qui concerne l’accès des femmes au marché du travail et leur situation sur ce marché. Des règlements ou projets de règlement du travail, proposés ou soutenus par les syndicats, me semblent constituer de véritables discriminations à l’encontre de femmes.  Je pense en particulier au règlement désormais en vigueur chez Actiris qui interdit le port de tout signe religieux. Cette mesure, en apparence valable pour toutes et tous, n’affecte en réalité que des femmes, à savoir toutes celles (de l’employée en back office à la technicienne de surface) qui portent un foulard et même celles qui ont été engagées avec un foulard il y a vingt ans (2)

 

Le plus inquiétant, c’est que le nouveau règlement du travail chez Actiris semble bien faire tâche d’huile. Déjà des propositions dans ce sens se sont fait entendre au sein de l’administration de la région de Bruxelles-Capitale. Soit dans des services publics qui devraient être attentifs à montrer l’exemple de la non discrimination. Comment comprendre ce qui m’apparaît comme un acharnement contre les seules travailleuses ? Je ne reviendrai pas sur l’instrumentalisation du féminisme dans le débat sur l’interdiction du hijab que nous avons suffisamment dénoncée. Je m’interroge sur l’avenir des femmes sur un marché du travail déjà segmenté et profondément inégalitaire si une nouvelle possibilité de discrimination est légitimée. Non que des mesures discriminatoires seront systématiquement appliquées mais elles pourront l’être à la moindre occasion offrant aux employeurs toute latitude pour embaucher ou licencier à leur gré en alléguant le règlement. Le foulard pourrait alors devenir un dispositif de régulation du marché du travail.

 

A l’école comme au travail, ces mesures d’exclusion ne touchent que des personnes de sexe féminin. Il est stupéfiant de constater que de vrais problèmes existant dans les écoles (réputation de l’école, autorité contestée des enseignant-e-s, sexisme et machisme) ont été prétendument résolus en interdisant le foulard. Les témoignages provenant d’écoles qui après l’avoir toléré l’ont interdit soulignent que la paix est revenue dans les salles de profs et que les élèves se tiennent plus tranquilles (3). Cette victoire symbolique du corps enseignant n’a cependant pas remis en cause les rapports inégalitaires entre filles et garçons, quant à ce qui se passe en dehors de l’école, le corps enseignant n’en a nullement cure. En réalité un signe a été envoyé aux musulman-e-s quant à la question de leur visibilité. Un signe qui ne concerne que les femmes. La réaffirmation du rapport de force en défaveur des musulman-e-s se fait donc jusqu’à présent exclusivement au détriment des femmes (4). Je pense que ce n’est pas un hasard et qu’il nous revient à nous féministes de comprendre ce phénomène et de le combattre. 

 

Hier, les sorcières… Nous savons grâce aux historien-ne-s que les sorcières qui furent poursuivies en grand nombre aux XVIè et XVIIème siècles en Europe ont fait fonction de boucs émissaires pour toute une série de maux et de problèmes sociaux dont elles n’étaient évidemment pas responsables. Que l’exorcisation du mal passât par les femmes (par comparaison, peu d’hommes furent désignés comme sorciers) n’a pas été, selon moi, suffisamment étudié. Et pourtant c’est bien ce qui frappe et m’autorise à mettre en parallèle ces prétendues sorcières victimes de l’Inquisition et les femmes affichant des signes religieux victimes de discrimination à l’école ou au travail. Dans un cas comme dans l’autre, on ne veut pas voir ou chercher les racines des problèmes, on tente de dissoudre les tensions sociales en s’acharnant contre une catégorie de femmes minoritaires, vulnérables socialement et économiquement, catégorie que l’on sait historiquement mal défendue par les organismes censés représenter les intérêts des travailleurs et des travailleuses.

 

En 2003, j’écrivais «Fichons la paix aux fichus et occupons-nous d’égalité». Je pensais naïvement que des problèmes pressants réclamaient notre attention en ce qu’ils affectent de manière spécifique les femmes comme la globalisation, l’usurpation de produits et usages collectifs via la propriété intellectuelle, l’épuisement des ressources naturelles, le chômage croissant, les violences à leur encontre, etc. Je n’avais pas envisagé la perversité du système : que, dans le contexte post 11 septembre, des hommes mais aussi des femmes, et même des féministes, puissent projeter leurs peurs sur des cibles faciles et que des mesures d’exclusion qui légitiment les discriminations puissent alimenter la méfiance, la suspicion et compromettre de plus en plus gravement le vivre ensemble. 

 

Ceci est donc un appel à recréer de la solidarité féministe pour que toutes les femmes aient accès à l’école et au travail. Voilà deux des plus anciennes revendications féministes et dire que nous sommes au XXIème siècle.

 

 

 

(1) C’est très exactement sur cette base que le Canada a introduit les accommodements raisonnables, fondés sur le concept de discrimination indirecte, c’est-à-dire non voulue, mais consécutive à une règle.

(2) Une employée dans ce cas de figure a reçu son préavis et a entamé une action.

(3) Intervention de M. Evrard, Préfet, au CFFB le 23 novembre 2009

(4) Il n’est pas question de demander que cela se fasse aussi sur le dos des hommes. Je rejoins évidemment celles et ceux qui prônent une neutralité inclusive. 

Publié dans Féminisme