Ripostes « laïques » ?

Publié le par Nadia Geerts

Dans la dernière livraison de Riposte laïque figure un article[1] qui ironise sur l’aveuglement de ces naïfs qui pensent que l’islam est compatible avec la démocratie. Le nouveau Parti populaire, quant à lui, fait figurer l’interdiction des signes religieux à la rubrique « immigration ». Soit. Chacun est libre, en démocratie, de défendre ses idées, pour absurdes ou populistes qu’elles (me) paraissent parfois. Mais qu’on ne vienne pas invoquer la laïcité à la rescousse.

 

Riposte laïque m’a souvent inquiétée par sa tendance à s’acharner sur l’islam. Un islam qu’il ne juge pas utile de distinguer de l’islamisme, dès lors que pour lui, c’est visiblement du pareil au même. De la burqa aux minarets, en passant par le voile en rue ou le ramadan, la réponse de RL est dès lors d’une simplicité confondante : c’est « niet ». Le tout avec des accents alarmistes de France assiégée, contrainte de défendre d’urgence son identité, qui lui font considérer Caroline Fourest, Mohamed Sifaoui, Leila Babès ou encore moi-même comme de dangereux et naïfs islamophiles…

Sans être le moins du monde angélique envers les religions en général et l’islam en particulier, je m’interroge cependant sur les motivations de ceux qui tentent d’accréditer l’idée que l’islamisme n’est pas la maladie de l’islam, mais sa nature même. Pensent-ils sérieusement qu’à la lecture de leurs écrits, les musulmans d’Europe et d’ailleurs se détourneront massivement de leur religion, se frappant le front et s’écriant « Bon sang mais c’est bien sûr ! Dans quoi suis-je allé me fourrer ?! ».

L’athéisme a toute ma sympathie, ainsi que l’anticléricalisme et la critique, fût-elle au vitriol, de la religion. Mais autant je trouve parfois jouissif de lire un petit pamphlet bien mordant villipendant le religieux (je viens ainsi de lire « L’impasse islamique » de Hamid Zanaz), autant j’estime ce discours d’une part globalement improductif – car on ne transforme par les gens en « athées sur ordre du Mufti » -, et d’autre part très éloigné du discours laïque.

La laïcité est à mes yeux un principe politique qui permet à des êtres humains de convictions religieuses différentes de vivre ensemble pacifiquement, en instituant une séparation nette entre ce qui ressort du domaine de la loi et ce qui ressort du domaine de la foi. Autrement dit, la laïcité se fiche des convictions religieuses des gens, tant qu’elle reste du domaine privé. Et elle n’a donc pas, au nom d’une prétendue « riposte laïque », à se transformer en exégète du texte sacré des uns et des autres pour exclure par principe une religion, au motif qu’elle serait incompatible avec la laïcité. Pour le dire en bref, que les croyants se débrouillent pour concilier leurs croyances religieuses avec l’Etat de droit : c’est tout ce qu’on leur demande.

 

Le Parti populaire, quant à lui, prévoit l’interdiction de tout signe religieux ostensible dans l’exercice d’une fonction publique, ce qui me paraît certes une excellente manière de dissocier activement le politique du religieux, et donc d’appliquer le principe de laïcité. Mais il y a un mais… En effet, c’est à la rubrique « immigration » que figure cette proposition[2]. Parce que, comme chacun sait, il n’y a que les immigrés qui arborent des signes religieux ostensibles…

À ceux qui ne verraient pas immédiatement l’absurdité d’un tel amalgame, je rappelle qu’un tiers des femmes portant la burqa en France sont des converties. Nullement immigrées, ni même filles ou petites-filles d’immigrés. Que Jean-François (Abdullah) Bastin, chef de file du parti des musulmans de Belgique, au look passablement intégriste, est un Belge converti. Qu’Isabelle Praile, représentante voilée de l’exécutif musulman de Belgique, n’a rien d’une immigrée. Sans même mentionner ici les adeptes, moins fréquents il est vrai, de la grande croix sur le torse ou de la kippa. Tous ceux-là seraient bien étonnés qu’on leur dise que c’est en tant qu’immigrés qu’ils ont à ôter ces vilains signes ostentatoires, car « Tout nouvel immigrant, comme tout habitant du pays, se soumet aux lois et s’efforce d’accepter et respecter les mœurs pratiquées en Belgique ».

 

Il semble décidément que, tant en France qu’en Belgique, certains se plaisent aux confusions, amalgames et autres raccourcis. Et que beaucoup, hélas, n’y voient rien à redire, trop contents qu’on critique enfin l’islam(isme) que d’autres refusent obstinément de « stigmatiser », même en appelant un chat un chat, et un intégriste un intégriste.

 

 

Note : J’ai envoyé ce jour à Riposte laïque le mail suivant :

« Dans votre dernière livraison, Elisseievna[3] ridiculise en le caricaturant grossièrement mon point de vue, énoncé dans un article récent (http://nadiageerts.over-blog.com/article-35749388.html) sur la compatibilité entre islam et démocratie. Ce que j'y dis est pourtant simple à comprendre: dès lors que tous les textes religieux contiennent des horreurs, l'esprit des Lumières consiste donc à lire le texte religieux à la lumière de la raison, pour contextualiser ce qui doit l'être, voire entreprendre une démarche d'historicisation dudit texte. Cela implique d'accepter que tout ce qui est écrit, en l'occurrence dans le Coran, n'est pas nécessairement exact ni universellement valable.

Mais soit... Cet article ne rompt hélas guère avec une tradition de RL qui consiste à refuser d'accorder la moindre chance à un islam des Lumières. La ligne éditoriale, clairement, consiste à récuser la distinction entre islam et islamisme, sans voir (et c'est ce que j'essaie de montrer dans l'article que vous ridiculisez) qu'ainsi, vous ne laissez guère le choix aux musulmans de France et d'ailleurs: endosser le rôle de "mauvais" nécessairement islamistes quoi qu'ils en disent, ou sortir de leur religion. A ce demander si le but que vous poursuivez est vraiment la laïcité, qui, à mon sens, s'accommode très bien de la croyance religieuse, quelle qu'elle soit, pour peu qu'elle accepte d'être privatisée, et en aucun cas politisée.

A coup sûr, ce n'est pas un mieux vivre ensemble que vous préparez avec de tels articles, mais une radicalisation réciproque.

 

Un mot pour conclure: je suis, à vous lire, "défenseuse des droits des femmes et lesbiennes s’il vous plait, le summum de l’avancée idéologique sans doute". J'avoue ma perplexité: je suis certes une défenseuse des droits des femmes, mais je n'ai jamais défendu spécifiquement les lesbiennes, dont la "cause" m'est ni plus ni moins sympathique que celle des homosexuels mâles. »

 

La réponse vaut son pesant d’or :

« Caroline Fourest va vous gronder, si elle apprend que vous écrivez à un site d’extrême droite, adepte du choc des civilisations, qui a pactisé avec les intégristes catholiques. Vous vivez dangereusement, Nadia.

Pardonnez cette petite provocation de début d’année, et acceptez mes meilleurs vœux.

Cordialement, Cyrano »

 

Il va sans dire, comme je le leur ai immédiatement fait savoir, que « Je n'attendais pas d'excuses, mais une publication dans votre prochain numéro. Et une réponse sur le fond. »

 



[3] Apparemment, il s’agit d’une royaliste, militante de De Villers.  Sur son blog (http://elisseievna.blogspot.com/2009/11/ce-que-je-crois.html) on découvre que pour elle, l’islam et le nazisme, c’est kif-kif , et que « quasiment toutes, je dis bien toutes, les organisations qui s’affichent aujourd’hui de l’anti-racisme, du féminisme, de la lutte contre les discriminations, sont aujourd’hui les instruments de la loi islamique et du racisme anti-blanc alliés, et sont aux mains, soit des militants de l’islam, soit de leurs idiots utiles. »

Publié dans Laïcité - religions