Rire ou haïr, il faut choisir…

Publié le par Nadia Geerts

En Allemagne, le tribunal administratif de Berlin a autorisé « Pro Deutschland » à exhiber les caricatures controversées de Mahomet lors d’une manifestation que ce groupe d’extrême droite organise demain, à l’occasion de la fin du Ramadan, pour affirmer que « L’islam ne fait pas partie de l’Allemagne » et qu’il faut « stopper l’islamisation ».

En Russie, le groupe féministe punk « Pussy Riots » vient d’être condamné à deux ans de camp pour « hooliganisme » et « incitation à la haine religieuse », parce qu’elles avaient entonné une chanson anti-Poutine dans une cathédrale moscovite.

Deux affaires certes très différentes, mais qui remettent au centre de l’actualité la question de la liberté d’expression et de la critique des religions.

En lisant la relation dans la presse de ce jugement berlinois, je n’ai pu m’empêcher de songer au procès fait à Oriana Fallaci il y a quelques années, suite à la parution de ses deux essais La rage et l’orgueil et La force de la raison (2002) : dans ces deux ouvrages, elles mêlait considérations racistes (par exemple : « il y a quelque chose, dans les hommes arabes, qui dégoûte les femmes de bon goût ») et propos virulemment hostiles à la religion musulmane, ou aux musulmans (ainsi écrit-elle que les imams sont « d'une manière ou d'une autre les guides spirituels du terrorisme » et que « Au lieu de contribuer au progrès de l’humanité, [les fils d'Allah] passent leur temps avec le derrière en l'air à prier cinq fois par jour. »).

A l’époque, le MRAP avait demandé l’interdiction du livre, la LDH et la LICRA demandant quant à elles l’insertion d’un bandeau insistant sur la nécessité de ne pas confondre les musulmans et les islamistes.

Ce qui m’avait frappée à l’époque, c’est que les plaignants axaient leur argumentaire sur la critique, certes virulente et grossière, que faisait l’auteur de la religion musulmane, alors que des passages franchement racistes étaient laissés de côté. Comme s’il était plus grave de se moquer de la religion que d’inciter à la haine envers les personnes, que ce soit en raison de leur origine ou de leur religion d’ailleurs…

Avec l’affaire « Pro Deutschland », c’est pareil : à nouveau, les plaignants s’indignent qu’on puisse brandir des caricatures du prophète, mais ne pipent mot du véritable problème, du moins à mes yeux : les propos discriminatoires que constitue ce slogan proféré par un groupe, d’extrême droite qui plus est : « L’islam ne fait pas partie de l’Allemagne ».

Parce que si, l’islam fait partie de l’Allemagne, comme de l’Italie, de la Belgique ou de bien d’autres pays. Prétendre le contraire, c’est suggérer que les musulmans eux-mêmes n’ont rien à faire dans ces pays, c’est les renvoyer à leur origine supposée (« arabe », comme dirait Fallaci), et c’est donc faire du racisme, indéniablement.

Et les Pussy Riots dans tout ça ? Elles ont eu moins de chance, si l’on peut dire, que Fallaci ou les extrémistes de Pro Deutchland, puisqu’elles viennent d’être condamnées à deux ans de camp. Pourtant, à la différence des précédents, elles n’ont pas attaqué de front la religion : leur véritable cible était en réalité Poutine, puisque leur prière dans une cathédrale visait à implorer Dieu de délivrer la Russie de celui-ci.

En d’autres termes, il me semble qu’une fois encore, le véritable problème n’était pas religieux, mais politique. Je ne dis pas qu’elles auraient dû être condamnées pour outrage à chef d’Etat. Je m’étonne seulement que le motif des poursuites judiciaires à leur encontre soit si futile, et tellement éloigné de ce qui me semble être le véritable motif de mécontentement.

Drôles de sociétés, décidément, que celles où certains jugent pertinent de porter plainte parce qu’un type a dessiné un prophète d’une religion qui n’est même pas la sienne, qu’une bande de punkettes a chanté dans une cathédrale ou qu’une journaliste rigole du fait que les musulmans prient le cul en l’air, sans voir que la haine qui monte est bien plus grave que le rire qui éclate…

Je terminerai sur cet extrait d’une lettre ouverte adressée à Oriana Fallaci par Azar Majedi, présidente de l'Organisation pour la libération des femmes d'Iran :

« Vos commentaires racistes m'ont rendue furieuse. J'ai été indignée par votre eurocentrisme, par votre manque de compassion humaine pour les millions de personnes qui ont fui la Loi islamique et se sont réfugiés à l'Ouest dans l'espoir d'une vie meilleure. Je partage votre mépris et votre indignation pour le mouvement islamiste. Mais je dénonce catégoriquement le racisme que vous exprimez ouvertement. Et enfin je déclare défendre la liberté d'expression sans conditions, et condamner le tribunal qui vous jugera pour ce que vous avez exprimé dans vos livres. On doit être libre d'exprimer tout avis. Cela est le pilier d'une société libre. »

 

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