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Texte Libre

21 janvier 2012 6 21 /01 /janvier /2012 09:26

Cet article est paru dans La Libre des 21-22 janvier 2012 sous le titre "Décloisonner les chapelles".

 

La ministre Simonet prévoit pour la rentrée 2013 une harmonisation des programmes du cours de morale non-confessionnelle et des cours de religion, tant en primaire qu’en secondaire, afin d’y introduire le questionnement philosophique, des éléments de connaissance des religions et des laïcités ainsi que des éléments de citoyenneté. Une belle avancée, diront certains. Une manière de ne surtout pas toucher au système actuel, diront d’autres.

 

Familiariser les élèves avec le questionnement philosophique, qui s’en plaindrait ? Introduire d’avantage de formation à la citoyenneté à l’école, quelle belle idée ! Et de même, faire en sorte que les élèves sortant de l’enseignement officiel – seul concerné, et pour cause, par cette mesure – connaissent un peu mieux les religions et convictions de leurs concitoyens, voilà bien un noble projet, ô combien nécessaire qui plus est en ces temps de recrudescence de l’intégrisme religieux, de l’intolérance et du populisme.

On peut donc se réjouir que la ministre compétente ait enfin pris la mesure du vide actuel – rappelons que si la citoyenneté est au programme de l’enseignement primaire  et secondaire depuis 2007, cette formation se réduit trop souvent à une peau de chagrin, tant par manque d’enseignants formés que par absence d’heures dévolues à cet effet dans les grilles horaire – et de l’urgence de le combler.

Cependant, on peut s’interroger sur ce qui apparaît à bien des égards comme une demi-mesure : si réellement il s’agit de « développer la pensée rationnelle, logique et argumentative autour de trois grands axes : le questionnement philosophique, le dialogue interconvictionnel et l’éducation à une citoyenneté active » ; si réellement la citoyenneté, la connaissance des religions et de l’humanisme – dans ses différentes variantes que sont l’athéisme ou la laïcité politique -  et la démarche philosophique sont essentielles à la formation de nos élèves, pourquoi ne pas pousser la logique à son terme et proposer, purement et simplement, la suppression des cours si improprement nommés « philosophiques »  au profit d’un cours commun à tous ?

Peut-on sérieusement soutenir, en d’autres termes, que les cours de religion contribuent à « développer la pensée rationnelle, logique et argumentative » ? Je ne nie pas ici que certains enseignants de religion favorisent en effet l’émergence d’une telle pensée chez leurs élèves. Cependant, il faut bien reconnaître que ceux-là sortent peu ou prou de la mission catéchistique historiquement dévolue aux cours de religion, et choisissent de faire, à peu de choses près, ce que font leurs collègues de morale non-confessionnelle. Ces derniers, rappelons-le, n’ont jamais eu pour vocation ni pour mission d’enseigner à leurs élèves l’inexistence de Dieu, mais bien de leur apprendre autant que possible à penser par eux-mêmes, hors de tout dogmatisme.

 

Outre que l’enseignement religieux, en tant que transmission d’un corpus dogmatique, n’a guère sa place à l’école officielle, un cours commun permettrait la rencontre et l’échange entre les tenants de diverses conceptions du monde, et ce faisant la mise en perspective par chacun de ses convictions personnelles au regard de celles de l’autre, ce qui favoriserait bien plus certainement la tolérance et le respect de l’autre que le cloisonnement actuel.

Un cours commun axé sur la citoyenneté, la connaissance du fait religieux et de l’humanisme et la philosophie permettrait également de substantielles économies à une Communauté française qui en a grand besoin. Mais surtout, cette formule, tout en étant respectueuse des convictions de chacun, serait infiniment plus en phase avec l’un des objectifs généraux décrits dans le décret « Missions », à savoir : » préparer tous les élèves à être des citoyens responsables, capables de contribuer au développement d’une société  démocratique, solidaire, pluraliste et ouverte aux autres cultures ».

 

La mesure actuelle ne fâchera sans doute personne : ni les syndicats soucieux de préserver l’emploi des enseignants (en l’occurrence de cours dits « philosophiques ») ni les défenseurs desdits cours, dont l’autonomie est préservée et la pertinence réaffirmée, ni les acteurs du monde de l’éducation attachés à l’introduction d’éléments de citoyenneté, de philosophie ou d’éducation au fait religieux – en ce compris la laïcité. Et c’est probablement sa principale, si pas sa seule vertu.

Car la logique qui prévaut reste profondément ancrée dans un modèle belge dont la mise en question serait bienvenue : un modèle pilarisé, qui organise l’enseignement en chapelles et, au sein de la « chapelle officielle » reproduit l’existence de six chapelles différentes, correspondant aux religions reconnues et à la morale non-confessionnelle.

Un nombre qui est destiné à augmenter, dès lors que le bouddhisme a eu accès récemment à la reconnaissance publique, et que d’autres « communautés convictionnelles » frapperont très certainement dans les prochaines années à la porte du financement public.

Verra-t-on demain huit ou dix cours « philosophiques » dispenser en parallèle la même formation à vocation universaliste ? Quelles seront les exigences en termes de neutralité qui seront fixées aux enseignants de ces différents cours lorsqu’ils aborderont les convictions voisines ? Quelle formation – initiale ou continuée - prévoit-on pour les enseignants qui seront amenés à dispenser ces cours à partir de 2013 ?

Et surtout, combien de temps encore réformera-t-on l’enseignement à coups de mesurettes consensuelles plutôt que de poser la seule vraie question qui importe en l’occurrence, à savoir : de quoi nos enfants ont-ils un urgent besoin ? Est-ce de connaître leur religion ou d’apprendre à penser et à devenir des citoyens responsables ?

 

Nadia Geerts

 

Décret relatif au renforcement de l’éducation à la citoyenneté responsable et active au sein des établissements organisés ou subventionnés par la Communauté française du 12 JANVIER 2007

Décret définissant les missions prioritaires de l’enseignement fondamental et de l’enseignement secondaire et organisant les structures propres à les atteindre 24 JUILLET 1997.

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Published by Nadia Geerts - dans Enseignement

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Comme fil conducteur, l'humanisme, qui récuse l'enfermement de qui que ce soit dans des catégories qu'il n'a pas choisies, au nom de sa sacro-sainte appartenance à la communauté, quelle qu'elle soit.

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