Vers l'interdiction du voile à l'école ?

Publié le par Nadia Geerts

Cet article a été publié initialement sur http://www.enseignons.be/actualites/2012/06/01/interdiction-voile-ecole/.

VERS L’INTERDICTION DU VOILE À L’ÉCOLE?

voileLa question du voile à l’école est à nouveau au centre des débats à Bruxelles. Aujourd’hui, cinq établissements secondaires de la capitale autoriseraient encore le port du foulard islamique : l’Athénée Serge Creuz, l’Athénée royal de Ganshoren, le Lycée Guy Cudell, l’Institut des Filles de Marie et l’Athénée Alfred Verwée. Mais les deux derniers pourraient bientôt modifier leur règlement d’ordre intérieur en vue de l’interdire… comme tout couvre-chef.La région bruxelloise compte actuellement 98 écoles. Et le port du voile est déjà interdit dans 93 de ces établissements. Cette décision est laissée pour l’heure à l’appréciation des chefs d’établissement puisqu’il n’existe aucun décret qui interdise – ou autorise – le port de signes convictionnels à l’école. Une situation qui complique la tâche des directions qui craignent les recours en justice. On apprenait justement hier que l’ASBL Justice and Democracy annoncait étudier la possibilité de saisir le Conseil d’État pour contester le règlement qui interdirait le port du foulard à l’Athénée Alfred Verwée. Même son de cloche chez Amnesty International, qui invite les autorités à ne pas interdire totalement le port de tenues et de signes religieux dans les écoles. En effet, selon l’association, une interdiction totale irait à l’encontre de la liberté des élèves et des professeurs d’exercer leurs droits à la liberté d’expression et de religion.Pour Nadia Geerts, philosophe, professeur à la Haute École de Bruxelles et auteure de « Fichu voile » aux éditions Luc Pire, il faut au contraire légiférer. « Il semble que l’interdiction via ces règlements ne revête pas une force juridique suffisante. Il faut donc en passer par un décret. »Mais si le voile venait à être purement et simplement banni de toutes les écoles, quel serait le risque de voir se créer de nouveaux établissements confessionnels musulmans, prêts à accueillir ces élèves bien décidés à afficher leurs convictions religieuses? « L’argument avait été brandi en France par les opposants à l’interdiction des signes ostentatoires. Dans mon livre, je faisais le constat que seules 4 écoles islamiques avaient vu le jour suite à la loi de 2004. Il y a fort à parier qu’il en irait de même en Belgique. Je ne pense pas en effet que l’ensemble des musulmans soient si attachés que ça au port du voile. La question n’agite en réalité qu’une minorité de fondamentalistes, qui d’ailleurs ne se contenteraient pas de voir le voile autorisé, mais demanderaient une école en tous points conforme à leur vision religieuse: repas conformes aux prescrits religieux, présence transversale d’un référentiel religieux dans tous les cours, etc. Des écoles islamiques existent d’ailleurs déjà pour cette fraction-là de la population. »Actuellement, il ne s’agit pas d’une décision collégiale mais plutôt le fait de quelques établissements. La législation n’impose rien en la matière. Un problème selon vous?« Oui, très certainement. D’abord pour les raisons purement juridiques évoquées plus haut, mais aussi parce que la situation actuelle renforce la ghettoïsation des établissements scolaires: il y a aussi des jeunes filles qui viennent de loin pour pouvoir fréquenter une école où elles peuvent porter le voile. A titre d’exemple, en 2007, lorsque l’athénée Andrée Thomas a décidé d’interdire les signes religieux, plus d’un tiers des élèves filles portaient le voile au sein de l’établissement. J’ajoute que certaines jeunes filles (ou certains parents) font le choix d’une école non parce qu’elle convient à leurs aspirations en matière de qualité de l’enseignement, de choix de section, d’orientation, etc. mais uniquement parce qu’elles peuvent porter le voile.Cela ne me paraît pas un critère de choix à encourager.« 

UN DÉFICIT DE CONSCIENCE CITOYENNE?

Certains députés s’inquiètent au Parlement des problèmes d’intégration à Bruxelles? Une réalité selon vous? Quel rôle peut encore jouer l’école?« Je suis mal à l’aise face au terme « intégration ». En effet, ce terme renvoie à l’immigration, or les jeunes musulmans aujourd’hui ne sont majoritairement pas des immigrés. Ils sont de la 3e, parfois même de la 4e génération. Ce sont nos concitoyens, en aucun cas des immigrés. En revanche, ce qui pose question, c’est le repli communautaire auquel on assiste: certaines jeunes issus de l’immigration semblent à la fois très conscients qu’ils sont belges lorsqu’il s’agit de revendiquer ce qu’ils perçoivent comme leurs droits, et à la fois très imprégnés d’un autre référentiel culturel. Ce qui est interpelant, c’est qu’ils se réfèrent souvent aux mêmes valeurs que les laïques (liberté d’expression, tolérance, égalité, liberté, etc.) mais aboutissent à des conclusions totalement inverses. Il me semble que le problème provient d’un déficit de conscience citoyenne, qui devrait pousser chacun à reconnaître qu’il doit nécessairement accorder à l’autre les droits qu’il revendique pour lui-même. Par rapport à cela, je suis convaincue que l’éducation à la citoyenneté devrait être davantage développée à l’école, pour déboucher sur une réflexion sur le vivre ensemble et ses conditions de possibilité dans une société fondée sur l’égalité de droits. »

QUELLE PLACE POUR LE RELIGIEUX À L’ÉCOLE?

Comment voyez-vous le rôle de l’enseignant qui doit faire face au religieux dans sa classe?« Je pense que l’enseignant est actuellement dans une situation extrêmement difficile, qui provient du fait que la Belgique n’a jamais pris de position claire concernant la place du religieux à l’école: à titre d’exemple, je trouve quelque peu incohérent d’interdire les signes religieux mais d’organiser des cours de religion dans l’enseignement officiel: comment les élèves peuvent-ils comprendre un message pareillement brouillé ? D’une part on leur dit qu’il faut laisser ses convictions religieuses au vestiaire quand on rentre dans l’école, et d’autre part on organise leur formation religieuse ! Le décret neutralité, sensé baliser les choses, n’est que peu de secours lorsqu’il s’agit de gérer des situations extrêmement concrètes qui posent la question du religieux à l’école: que fait-on lorsqu’un élève témoin de Jéhovah refuse de participer aux anniversaires ? Lorsque des parents refusent de laisser partir leur fille en classes vertes pour des motifs religieux ? Lorsqu’un élève conteste la théorie de l’évolution comme contraire au récit religieux de la création ? Ce sont des questions qui me sont posées chaque année dans le cadre de la formation à la neutralité que je donne dans la haute école où je travaille. Aussi ai-je décidé de les aborder dans un livre à paraître en octobre. Mon but n’y est pas de proposer des solutions toutes faites, mais d’inviter les (futurs) enseignants à la réflexion, dès lors que la Belgique hésite entre laïcité et pluralisme, autrement dit entre le rejet du religieux dans la sphère privée et sa prise en compte par l’institution scolaire. »

Publié dans Laïcité - religions