Voile : une situation particulièrement tendue ?

Publié le par Nadia Geerts

Petit rappel concernant la modération des commentaires: http://nadiageerts.over-blog.com/pages/moderation-des-commentaires-8341301.html.

 

Ce 15 juin 2013, le Soir consacre un long article à la question des signes convictionnels à l’école. Il y a rappelle le changement de positionnement d’Edouard Delruelle en la matière, désormais favorable à une interdiction généralisée, et y fait un état des lieu de l’évolution (disons plutôt de la stagnation) du dossier dans le monde politique. Mais surtout, on y apprend, sous la plume de Ricardo Guttierez, que « la situation est particulièrement  tendue en région bruxelloise, où plus de 40% des élèves de l’enseignement secondaire officiel sont musulmans, mais où à peine quatre établissements (sur un total de 98) tolèrent encore le port de signes convictionnels ».

 

« Particulièrement tendue », la situation ? C’est curieux : de par ma profession, je suis amenée à visiter quantité d’écoles de l’enseignement officiel, dans tous les coins de Bruxelles. Que ce soit dans les couloirs, dans les classes ou aux abords des écoles, jamais je n’ai constaté la moindre tension. Je vois des jeunes gens et des jeunes filles qui discutent, parlent de choses et d’autres, rient, se chamaillent. Je vois des jeunes filles qui rajustent leur voile dans le hall de l’école ou à la sortie avant de rentrer chez elles, et d’autres qui sortent les cheveux au vent. Nulle part je n’ai perçu le moindre climat insurrectionnel s’articulant autour du « foulard ».

Je me souviens à cet égard d’un reportage réalisé par une chaine flamande que, par le plus grand des hasards, j’avais découvert sur le net. Ce reportage donnait la parole à des jeunes filles de confession musulmane. Il y avait celles qui ne portaient pas le voile du tout et expliquaient que selon elles, ce n’était pas une obligation religieuse, ou bien qui s’estimaient trop jeunes pour franchir ce cap. Il y avait celles qui portaient le voile et fréquentaient une école qui l’acceptait. Et puis surtout, il y avait celles qui portaient le voile, et expliquaient qu’elles l’enlevaient pour entrer à l’école et que ça ne leur posait aucun problème.

Cette troisième catégorie de jeunes musulmanes, on ne leur donne jamais la parole. A la première non plus, d’ailleurs. Lorsqu’une école décide de modifier son règlement d’ordre intérieur pour interdire les signes convictionnels, nos médias donnent longuement la parole aux jeunes filles « brimées », aux hommes qui défendent bec et ongles leur « droit fondamental », aux associations qui ont fait du droit de porter le voile à l’école leur cheval de bataille. Mais jamais on n’entend celles qui comprennent les raisons de l’interdiction, celles qui acceptent, voire approuvent cette dernière, celles qui trouvent dans cette interdiction un espace de liberté.

Ce qui est vrai en revanche, c’est que quatre écoles du réseau officiel accueillent à elles seules les jeunes filles musulmanes qui ne peuvent ou ne veulent ôter leur voile durant le temps scolaire. Et que de ce fait, ces écoles sont dramatiquement ghettoïsées. Ça aussi, je l’ai vu : des classes de deuxième secondaire dans lesquelles la majorité des filles est voilée, et dans lesquelles la totalité des élèves est musulmane. La quasi totalité des profs également, d’ailleurs, ce qui ne cesse de me poser question.

L’article de Ricardo Guttierez ne le mentionne pas, mais une des raisons fondamentales pour lesquelles Edouard Delruelle a changé d’avis sur la question, c’est l’expérience de la préfète de l’athénée royal d’Anvers, qui après avoir fait le pari de la diversité et de l’ouverture, a dû adopter une politique d’interdiction, tant une partie de ses élèves se radicalisaient, brimant la liberté de leurs condisciples.

On ne lutte pas contre la ghettoïsation de l’enseignement, et donc pour plus de justice sociale, en pratiquant une politique de la patate chaude, telle que la pratiquent nos politiques depuis de trop longues années maintenant, se retranchant derrière l’autonomie des établissements pour ne pas légiférer.

Par ailleurs, la question des droits fondamentaux mériterait d’être interrogée en profondeur. Et si l’article de Ricardo Guttierez rappelle la position d’Amnesty international – position élaborée par le siège anglo-saxon d’A.I. - et celle du collectif Neutralite.be en la matière, il ignore superbement le fait que, dans différents arrêts, la Cour européenne des droits de l’homme a considéré que l’interdiction des signes religieux ostensibles était acceptable dans un Etat laïque tel que la France, et donc que la laïcité française est bien conforme au droit européen puisqu’elle relève de la « protection des droits et libertés d’autrui et de l’ordre public”. » (1):

« l’interdiction de tous les signes religieux ostensibles dans l’ensemble des classes en établissements scolaires est motivée par la sauvegarde du principe constitutionnel [français] de laïcité, objectif conforme aux valeurs sous-jacentes à la Convention et à la jurisprudence de la Cour. » (2)

 Bref, en ne citant que les points de vue corroborant l’idée selon laquelle l’interdiction des signes religieux est une atteinte aux droits fondamentaux, voilà un article qui risque fort de susciter ou raviver une tension qu’il prétend se borner à constater.

 

Pour une réflexion plus approfondie sur la gestion de la diversité convictionnelle à l’école, voir mon dernier livre: "La neutralité n'est pas neutre ! » aux éditions La Muette, 2012.

(1) La Cour Européenne des Droits de l’Homme a validé l’exclusion d’élèves pour le port de signes religieux ostensibles, 20 août 2009, http://www.sundep.org/spip.php?article771

(2) idemNeutralite-couverture.jpeg

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