Albert, ce moderne

Publié le par Nadia Geerts

J’aimerais revenir aujourd’hui sur ce qu’il est convenu d’appeler l’affaire Delphine.

Et je voudrais, une fois n’est pas coutume, prendre la défense de notre bon roi, Albert 2.

En effet, je lis un peu partout que le roi se grandirait en se soumettant sans tergiverser davantage à ce fameux test d’ADN, que son silence l’accable, qu’il n’assume pas ses frasques passées… 

Bref, à entendre certains commentateurs, la monarchie serait, à cause de l’inconséquence et de la couardise d’Albert, en très mauvaise posture.

Or, personne ne semble considérer l’extraordinaire modernité de l’attitude du roi. Oui, j’ai bien dit « modernité ». Car enfin, dans le sordide duel qui l’oppose à Delphine, c’est bien lui qui incarne la modernité, tandis qu’elle se cramponne à une vision archaïque de la famille.

Que dit-elle, au fond, à s’acharner ainsi à voir reconnaître en Albert son père biologique ? Que seul compte le sang, et qu’un homme qui l’a élevée pendant toutes les premières années de sa vie ne saurait avoir droit au titre de père s’il n’est pas celui qui lui a transmis ses gènes, tandis qu’un autre homme, qui n’a pour ainsi dire fait que ça pour elle, devrait se voir attribuer aux yeux de tous le glorieux titre de père…

À l’inverse, que nous dit Albert ? Qu’il ne saurait mériter un tel titre, dès lors que jamais il n’a rempli la moindre fonction éducative auprès de la petite Delphine. Que la paternité se mérite, par une présence attentive auprès d’un petit être dont on a le souci permanent, pour qui on se lève la nuit, dont on change les couches, à qui on apprend à rouler à vélo et qu’on contemple, attendri et ému, en train de gribouiller d’horribles dessins criards avec de la peinture aux doigts, en nourrissant l’espoir rarement rencontré de voir naître une vocation d’artiste… Avec une admirable modestie, Albert refuse que soient considérés comme des signe suffisants d’investissement paternel ses visites à la petite Delphine ou leurs vacances passées ensemble – car au fond, n’importe quel ami de la famille aurait pu en faire autant, et qu’être père, c’est bien davantage que cela.

Bien en phase avec son temps, Albert a bien compris que la parentalité ne se mesurait pas par un test d’ADN. Il sait que les véritables parents d’un enfant sont ceux qui l’ont élevé, ceux qui en ont nourri le projet, et que le lien vaut infiniment plus que le sang.

Bien plus qu’à Delphine, en somme, c’est à une institution monarchique archaïque qu’il dit NON en contestant ainsi la loi du sang,  avec cette tranquille assertivité qui fait son charme et sa prestance : 

NON, il n’est pas acceptable que, comme le veut la règle de primogéniture absolue, seuls les descendants directs, naturels et légitimes du roi Léopold 1ersoient susceptibles de monter un jour sur le trône. 

Laissons un instant courir notre imagination. Imaginons donc qu’Albert et Paola aient divorcé, comme il en fut semble-t-il question, et que Sybille et lui aient alors couru des jours heureux, ensemble, au Palais, avec la petite Delphine gambadant gaiment dans les longs couloirs, tandis que Philippe, Astrid et Laurent seraient venus y passer deux weekends par mois, vivant le reste du temps avec leur mère dans un petit appartement mal chauffé en écoutant en boucle des 33T d’Adamo. 

N’aurait-ce pas été que justice, alors, que Delphine figure parmi les successibles au trône, dès lors qu’elle aurait été, au moins autant que les trois autres rejetons royaux, élevée par Albert ?

Au nom de quoi, alors, faire primer le sang sur le lien ?

La famille royale n’est pas vaccinée contre la stérilité ni contre l’homosexualité. Et Albert le sait bien, lui qui doit son poste tardif de roi des Belges à l’absence de descendance de son frère Baudouin.

Alors, à son petit niveau, il fait ce qu’il peut. Quitte à être mal compris, voire jugé, par des gens qui n’ont rien compris à l’abnégation dont il fait preuve au nom d’un progrès qu’il appelle de ses vœux.

Car en fervent défenseur des droits de l’homme, il sait que « tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits », que « tous sont égaux devant la loi », et qu’ « est interdite, toute discrimination fondée notamment sur la naissance ». 

Il ne veut pas que demain, un malheureux enfant qui aurait grandi au palais, choyé par deux parents aimants qui en auraient conçu le projet, se voie refuser l’accès au trône de Belgique sous prétexte qu’il n’aurait pas les bons gènes. 

Oui, il faut que demain, le roi ou la reine des Belges puisse concevoir une famille comme n’importe quel autre citoyen belge, sans se voir arrêté dans ses projets par le spectre de la primogéniture absolue. 

Le sang ne compte pas, nous dit Albert. Au diable les gènes, l’ADN, le cariotype ! Vive l’adoption, l’homoparentalité et la procréation médicalement assistée ! 

Non, vraiment, Albert va nous dépoussiérer l’institution monarchique en moins de deux, avec ses airs de ne pas y toucher. Et ceux qui pensent que c’est par conservatisme ou par lâcheté qu’il refuse aujourd’hui de reconnaître Delphine, n’ont rien compris. 

En réalité, Albert s’offre comme victime expiatoire, comme bouc émissaire pour faire avancer une cause qui lui tient à cœur : celle du progrès, celle de la modernité. S’il veut que demain, un enfant soit égal à un enfant, il doit en passer par là, endosser ce sale rôle de celui qui se cramponne à un mode de comportement hérité du passé. Mais la vérité est loin des apparences.

D’ailleurs, si ça tombe, Delphine et lui sont de mèche. Si ça tombe, ils prennent régulièrement un pot au café du coin et affinent leur stratégie. Si ça tombe, en ce moment-même, ils entrechoquent leurs chopes et s’exclament : « Vive la république ! ».

 

Ce texte a été rédigé en vue de la chronique radiophonique "L'Opinion du jour" de ce 7 novembre 2018 (RTBF, La Première) dont elle s'est inspirée.

 

 

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