All lives matter. Color does not.

Publié le par Nadia Geerts

À quinze ans, je manifestais contre le racisme. J’étais nourrie d’antiracisme à la sauce Benetton, de ces campagnes publicitaires « United colors of », mettant en scène des individus de couleur de peau différente, mais que l’amour ou l’amitié unissaient, parce qu’après tout, quelle importance pouvait bien avoir la couleur de peau ? Quel détail insignifiant que cette donnée qui ne disait rien, mais alors rien du tout, de ce qu’on était profondément, en tant que personne !

Toute ma vie, c’est cette vision-là de l’antiracisme que j’ai portée, et qui m’a portée. Je suis, je reste profondément convaincue que l’horizon de sens de l’antiracisme doit être très exactement ça : ce que les anglo-saxons appellent une société « colorblind », aveugle à la couleur, parce que ne pas y être aveugle, c’est d’une manière ou d’une autre, inévitablement, y accorder de l’importance. 

 

C’est avec ces « lunettes »-là que j’observe le mouvement Black Lives Matter, né aux Etats-Unis en 2013, et qui débarque à présent en Europe. Son objectif : dénoncer la violence raciale, en particulier policière, à l’encontre des Noirs.

Et je ne peux me départir d’un malaise, je dois bien le dire. 

Évidemment, les vies noires comptent ! Comment ne pas être d’accord avec pareil slogan ? Comment ne pas être d’accord pour dire que oui, en effet, tuer un homme à terre – le meurtre de George Floyd par un policier de Minneapolis étant le point de départ des manifestations qui ont lieu à présent partout dans le monde – est ignoble, et que c’est encore plus ignoble si c’est motivé par une idéologie raciste qui tend à considérer une vie « noire » comme moins importante qu’une vie « blanche ».

Alors oui, cent fois oui, il faut débusquer et dénoncer le racisme, d’où qu’il vienne et qui qu’il cible. Parce qu’un humain, c’est un humain et que chaque vie est précieuse.

 

Mais nous ne sommes pas aux Etats-Unis. Et mon malaise vient de cette impression grandissante que nous assistons à la transposition pure et simple d’une réalité américaine à notre société, ce qui nous amène à adopter une grille de lecture très étrangère non seulement, pour une part, à notre société, mais surtout étrangère à la manière dont nous, Européens, avons historiquement conçu la citoyenneté.

Notre société n’est pas « racialisée » comme le sont les Etats-Unis. Même si nous ne sommes pas toujours à la hauteur de l’idéal républicain et universaliste, nous n’avons jamais conçu la citoyenneté comme une juxtaposition de communautés dont l’identité ethnique serait première, et la commune citoyenneté comme seconde et dérivée.

Pour une part, c’est lié à notre histoire, bien différente de celle des Etats-Unis. Nous n’avons pas tenté d’imposer notre culture à des peuples autochtones. Nous n’avons dans notre histoire ni institutionnalisation de l’esclavage, ni ségrégation raciale. Nous ne demandons à personne de décliner sa « race », et le terme-même nous fait frémir, tant nous sommes nourris de cette conscience que classer les humains en races, c’est précisément le point de départ du racisme.

 

Dans cette perspective, les manifestations BLM me font peur à double titre.

D’abord parce que j’y vois l’importation en Europe d’une lutte qui, à bien des égards, n’est pas la nôtre.

Ensuite et surtout – parce qu’après tout, pourquoi faire la fine bouche lorsqu’on dénonce le racisme, au motif que ce ne serait pas exactement le même racisme ici et là-bas ? - parce que les modalités de cette lutte me semblent receler plus de risques que de promesses, et notamment un risque d’aggravation de la fracture sociale. Non, tous les jours, des gens ne se font pas massacrer en France ou en Belgique pour la simple raison qu’ils sont d’une autre couleur de peau que la majorité. Mais il n’en reste pas moins que la discrimination existe bel et bien, à l’embauche, au logement et ailleurs, tout comme existent les violences policières, tout comme existent d’ailleurs les violences contre les forces de l’ordre. La défiance réciproque est bien là, suffisamment forte, suffisamment délétère pour qu’on s’abstienne d’en remettre une couche en reprenant sans aucune distance, sans aucune nuance, sans aucune analyse, une grille d’analyse venue d’Outre-Atlantique.

Ce dont nous avons besoin, c’est encore et toujours de cet effort appelé de ses vœux par le Marquis de Sade pour être enfin républicains. Ce dont nous avons besoin, c’est de juger notre modèle de société à l’aune de ses prétentions, pas – surtout pas ! – de changer, ou de nous tromper, de modèle. Notre prétention est, ou devrait être, profondément universaliste. Sommes-nous toujours à la hauteur de cette prétention ? Sûrement pas. Nous ne sommes pas toujours « color blind », loin s’en faut certainement. Mais faut-il pour autant adopter une vision du monde profondément ethnicisée, racialisée même, sous prétexte qu’il faudrait reconnaître la diversité pour être humaniste ? N’acceptons pas l’injure qui consisterait à nous accuser collectivement de vouloir une société ethniquement pure : notre société est et a toujours été une société de brassage, alors que les Etats-Unis sont profondément, structurellement ghettoïsés. 

Nous pouvons, nous devons être solidaires de tous les Georges Floyd de la terre, non pas parce qu’il faudrait que nous ayons honte de notre « domination blanche », non pas parce qu’il faudrait que les Noirs soient fiers d’être noirs, non pas parce qu’il y aurait à rejouer ici une guerre entre « colons » et « racisés », mais parce que nous sommes humains, tout simplement.

All lives matter. Color does not.

 

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