Affaire molenbeekoise des caricatures : il est trop tard !

Publié le par Nadia Geerts

Cet article ne dit pas que l'enseignant a eu raison de montrer la caricature incriminée. Il dit que l'écartement dont il est la victime est totalement disproportionné. Il dit que montrer des organes génitaux ne saurait être considéré comme en soi problématique, et que dès lors c'est soit la grossièreté de la caricature qui pose problème, soit la personne caricaturée, à savoir le prophète. Il dit que dans le premier cas, une simple remarque aurait suffi, et que dans le second, l'argument n'est tout simplement pas recevable. Et que c'est manifestement le second qui est à l'origine de cet écartement.

Le 30 octobre 2020, un professeur d’éducation à la philosophie et à la citoyenneté a été écarté par le Collège communal de Molenbeek pour avoir montré à ses élèves de 6è primaire une caricature jugée obscène : celle, signée Coco, montrant le prophète Mahomet de dos, agenouillé, avec sur les fesses une étoile et la légende « Une étoile est née ».

Dans la presse, le Collège se défend d’avoir été motivé par le fait qu’il s’agisse d’une caricature du prophète : la bourgmestre socialiste Catherine Moureaux précise : « Ce n’est évidemment pas pour avoir montré une caricature de Mahomet qu’il l’a été, mais pour avoir montré des obscénités à de jeunes élèves, qui pour certains ont à peine 10 ans ». Et elle indique sur Twitter que « Pour le collège, en aucun cas, personne n’a à montrer à des enfants de dix ans les organes génitaux de qui que ce soit. C’est la seule raison pour laquelle une procédure est ouverte ».

Fichtre ! A lire ces propos, on croirait qu’on a affaire à une sordide affaire de mœurs ! Car en effet, de toute évidence, un enseignant qui montre à des élèves les organes génitaux de quelqu’un, c’est grave. Même si ces élèves ont plus que probablement 11 ou 12 ans que 10, d’ailleurs.

Mais est-ce bien de cela qu’il s’agit ?

Autrement dit, montrer un dessin représentant des organes génitaux équivaut-il à montrer les organes génitaux de quelqu’un ? A cette question, il faut de toute évidence répondre par la négative, sans quoi toute leçon d’éducation à la vie affective et sexuelle serait problématique dès lors qu’elle recourrait à un quelconque schéma représentant les organes génitaux masculins ou féminins. Et je ne parle même pas du livre illustré qui a contribué à mon éducation à la matière, et qui était encore illustré de photographies de petits garçons, de petites filles, mais aussi d’adultes hommes et femmes entièrement nus, les organes génitaux masculins étant ainsi exhibés à la vue de tous. Précision utile : ce livre était destiné aux enfants de 10-13 ans.

photo publiée dans l'"Encyclopédie de la vie sexuelle, de la physiologie à la psychologie, 10/13ans", Hachette, 1973

On peut cependant considérer que cette caricature, il faut le dire peu flatteuse pour l’anatomie intime masculine, n’était peut-être pas de nature à donner envie aux petits garçons de devenir bien vite des hommes, sans même parler de l’attrait sexuel au score indubitablement négatif de ces organes mahométans. Certes.

Cependant, une chose est jusqu’ici pudiquement passée sous silence dans la plupart des médias qui ont repris l’information initiale, laquelle émanait de la Dernière Heure : il s’agit du fait que la plainte initiale ne portait absolument pas sur le caractère potentiellement obscène de ce petit dessin, mais sur l’offense religieuse faite ainsi aux musulmans. Hicham Chakir, conseiller communal PS et père d’un des élèves, s’en ouvre pourtant très explicitement :

« Même si je suis ouvert, je ne comprends pas le message que ce professeur voulait faire passer. Pour moi, c'est un message de haine. S'il voulait parler du prophète ou de la religion musulmane, pas de souci. Mais pas de cette façon", poursuit-il. "J'estime tout simplement que cela ne sert à rien de ramener cette haine vers les enfants. Nous ne sommes pas là pour enfoncer le professeur ni qui que ce soit mais que l'on respecte notre religion. Vivons ensemble dans le respect, la dignité et la fraternité quelle que soit la religion de chacun. »

Nous voilà donc devant un parent d’élève qui en appelle au « respect de sa religion », et prétend en conséquence dicter à un professeur d’éducation à la philosophie et à la citoyenneté la manière dont il a le droit de parler du prophète ou de la religion islamique, et qui, loin d’être éconduit par la direction, est entendu avant que la condamnation du professeur se fasse en fonction d’un autre motif, celui d’obscénité. Selon la Dernière Heure toujours, « La commune de Molenbeek confirme avoir écarté ce professeur la semaine dernière. Elle estime que le professeur est sorti du programme pédagogique relatif à liberté d'expression, qu'il n'a pas préparé les enfants à la vision de ces caricatures et, surtout, qu'il n'aurait pas dû montrer des personnages nus. En clair, l'écartement est dû à la dimension obscène de l'image et non au choix de la caricature du prophète en soi. ».

Quoi qu’il advienne à présent, le message ainsi envoyé aux parents est clair : « Plaignez-vous qu’on n’a pas respecté votre religion, et vous serez entendus, au besoin en reformulant le motif de l’écartement d’une manière moins polémique ».

Car soyons sérieux deux minutes : le problème est-il vraiment que cet enseignant a montré à ses élèves un petit dessin représentant un type présentant son arrière-train et laissant voir une paire de testicules poilues et un pénis arborant une pathétique « goutte au nez » ?

Dans ce cas, la réaction adéquate de la direction aurait dû, de toute évidence, consister en deux choses.

Premièrement et impérativement, rappeler fermement aux parents plaignants que l’offense faite à la religion ne fait pas partie de l’arsenal des délits en Belgique et qu’un enseignant a parfaitement le droit d’aborder une thématique du programme telle que la liberté d’expression en utilisant comme supports des dessins ayant précisément conduit à la décapitation d’un enseignant français deux semaines plus tôt.

Deuxièmement et éventuellement, rencontrer l’enseignant pour lui faire part des remous que sa leçon a suscités et l’inviter discrètement à un peu plus de discernement dans le choix des supports pédagogiques à l’avenir.

En d’autres termes, si cette lamentable histoire illustre une chose, c’est bien le crédit totalement disproportionné accordé aux récriminations parentales dans la sphère scolaire, surtout lorsqu’elles peuvent se parer d’une sensibilité religieuse offensée. Plus personne n’ose, semble-t-il, rappeler fermement aux parents - ni aux élèves – que le rôle de l’école est de transmettre des compétences et des savoirs, pas de protéger les susceptibilités des uns et des autres.

Rappelons en outre que l’affaire qui a mené à la décapitation de Samuel Paty, le 16 octobre dernier, a débuté exactement de la même manière : un cours sur la liberté d’expression lors duquel deux caricatures du prophète sont présentées aux élèves, suivi d’une plainte déposée par le père d’une des élèves pour « diffusion d’images pédopornographiques ».

Si les versions divergent aujourd’hui sur le soutien que son collège et plus largement l’éducation nationale aurait apporté ou non à Samuel Paty, nous savons déjà que l’enseignant molenbeekois, quant à lui, a été rien moins que sacrifié sur l’autel de la sensibilité religieuse des plus radicaux. Car une société où on écarte un enseignant pour un dessin est une société malade.

Nous connaissons le remède, pourtant. Il s’appelle « laïcité », séparation stricte de l’Etat - et singulièrement de l’école - et du religieux, afin de préserver le premier de toute immixtion du second.

Quand aurons-nous enfin le courage de l’appliquer ?

 

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