Le virus qui rend sage

Publié le par Nadia Geerts

Cette chronique a été initialement publiée sur le site de Marianne, le lundi 30 novembre dernier. Découvrez toutes mes chroniques ici.

Le 6 décembre est un jour important pour les enfants de Belgique : c’est en effet la Saint Nicolas, du nom de ce personnage qui, pendant la nuit, dépose des spéculoos, mandarines et autres cadeaux dans les souliers des enfants sages qui auront bien entendu déposé la veille une paire de chaussures devant la cheminée, ainsi qu’une carotte, un verre de lait ou d’autres viatiques pour le bon Saint et son inséparable âne.

Depuis quelques années cependant, Saint Nicolas tremble sur son trône. C’est qu’outre son âne, Saint Nicolas est assisté d’un compagnon gênant : Père Fouettard. Car si Saint Nicolas récompense les enfants sages, ceux qui ne l’ont pas été subissent, quant à eux, le châtiment du menaçant Père Fouettard nanti de son martinet.

Cet aspect de la joyeuse fête de Saint Nicolas aurait pu à juste titre rebuter les associations de protection de l’enfance, les châtiments physiques étant aujourd’hui largement passés de mode. De même, les associations de protection des animaux auraient pu s’indigner de l’insupportable exploitation d’un brave animal contraint d’arpenter la Belgique en pleine nuit, lourdement chargé de cadeaux qui plus est.

Mais c’est du côté des antiracistes qu’est venue la contestation : le Père Fouettard, en effet, est traditionnellement habillé en page, et a le visage barbouillé de noir. Chez nos compatriotes flamands et aux Pays-Bas, la chose est encore plus claire : Père Fouettard s’y appelle « Zwarte Piet », « zwart » signifiant « noir » - et « Piet » « Pierre », mais là n’est pas l’essentiel. On l’aura compris : derrière un innocent folklore régional se cache une insupportable perpétuation des stéréotypes racistes, où le gentil est blanc, catholique et puissant, tandis que le méchant est noir et, qui plus est, affublé d’un costume de serviteur. Dès 2013, des plaignants ont donc saisi le Conseil des droits de l’homme des Nations unies, estimant que « le Père Fouettard perpétue une vision raciste et stéréotypée du peuple africain et des personnes d’origine africaine qui apparaissent comme des citoyens de seconde zone. » 

Le Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme s’est bien prononcé en 2014 sur la question, estimant qu’ « il n’y a pas d’intention, de propos ou d’actes racistes dans cette tradition », avant d’inviter malgré tout à se saisir de l’épineuse question de Père Fouettard pour lutter contre les stéréotypes. Mais cela n’a pas mis fin à la polémique pour autant. Et nos voisins néerlandais ont d’ailleurs commencé l’an dernier à remplacer les traditionnels Zwarte Piet par des personnages simplement barbouillés de quelques taches noires, afin d’évoquer la suie bien plus qu’un quelconque blackface.

Mais cette année, c’est une tout autre menace, nommée COVID 19, qui a failli compromettre les réjouissances du 6 décembre. Heureusement, le gouvernement belge, conscient de l’acuité du problème, a pris les choses en main. C’est ainsi que le ministre de la santé Frank Vandenbroucke et la ministre de l’intérieur Annelies Verlinden ont adressé une lettre à Saint Nicolas pour lui annoncer la parution de deux arrêtés ministériels : le premier permettant à Saint Nicolas et son assistant de ne pas devoir se mettre en quarantaine à son arrivée, le second les dispensant de l’obligation d’observer le couvre-feu, la nuit du 5 au 6 décembre, pour pouvoir accomplir leur mission. Non sans rappeler bien sûr au grand Saint la nécessité de respecter les règles sanitaires en vigueur, le gouvernement belge a conclu sa missive en lui assurant que cette année, les enfants « méritent votre visite plus que jamais. Chaque enfant est un héros, et pour une fois, vous n’avez pas besoin de vérifier dans votre grand cahier qui a été sage. »

On dire ce qu’on voudra, mais nos politiques sont capables, quand il le faut, de poser des actes forts.

 

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