L’enseignant est un passeur, pas un gourou

Publié le par Nadia Geerts

 Depuis l’abject assassinat de Samuel Paty, on est prompt à se lever pour défendre la liberté d’expression. Bon, quand je dis « on », je parle évidemment de ceux qui n’ont pas déjà capitulé sous prétexte qu’il suffirait de cesser de donner de la viande à un crocodile pour qu’il devienne végétarien, ni de ceux qui persistent à demander de quel crocodile on parle, car eux ne voient que d’innocents moutons (1). Je parle de ceux pour qui le mot « laïcité » a encore un sens, et dont l’aveuglement inclusiviste ne les empêche pas de voir que désormais, le Vatican a cédé la place à un adversaire autrement plus insidieux.

Car le prof, devant sa classe, ne fait pas usage de sa liberté d’expression. Il est au contraire plutôt censé la mettre en sourdine, cette liberté d’expression, car sa classe n’est pas une tribune personnelle qui lui serait offerte. Au contraire : sa mission d’enseignant, c’est, quelle que soit sa discipline, de transmettre aux élèves qui lui sont confiés, avec rigueur et objectivité, un ensemble de connaissances et de compétences qui leur permettront, progressivement et en toute indépendance, de se construire leur opinion. Une opinion qui sera, grâce aux enseignants dont ils auront croisé la route, autant que possible étayée et éloignée de la « doxa » qui sévit si volontiers au café du commerce.

L’enseignant est un passeur, pas un gourou. Parmi les contenus et principes qu’il est de son devoir de transmettre figure sans conteste l’absolue liberté de conscience et la liberté d’expression, y compris s’agissant d’opinions qui « heurtent, choquent ou inquiètent », comme le rappelle régulièrement la Cour européenne des droits de l’homme. Mais comment pourrait-il transmettre ce principe fondamental de nos démocraties modernes tout en se censurant lui-même lorsqu’il s’agit d’illustrer la portée et les limites de ce droit ? Face à un enseignant abordant la question de la liberté d’expression par le biais exclusif de la fin horrible du Chevalier de la Barre ou des livres longtemps mis à l’index par l’Église, sans proposer à la réflexion et à l’analyse de ses élèves aucun fait plus récent et moins consensuel, ne serait-on pas en droit de songer qu’il applique à merveille le courageux « Faites ce que je dis, pas ce que je fais ? ».

Mais ce qu’il fait – ou plutôt devrait faire -, ce n’est pas user de sa liberté d’expression, si ce n’est de la manière la plus minimale, en refusant de se censurer lorsqu’il s’agit de choisir des supports pédagogiques, dans le cadre strict imparti par la discipline qu’il enseigne et le programme auquel il est soumis.

Or, cette autocensure est de plus en plus souvent à l’œuvre. Par crainte de choquer – une crainte qui n’est pas à prendre à la légère, depuis qu’on sait à quoi peut mener la simple utilisation d’une caricature un peu grossière dans un cours sur la liberté d’expression -, de plus en plus d’enseignants français transigent sur les contenus à aborder : un récent sondage Ifop met en évidence ce fait : 37 % des enseignants se sont déjà autocensurés pour éviter des incidents avec des élèves.

Et en Belgique ? Il serait étonnant qu’il en soit autrement. Le professeur de l’ULB Jean-Philippe Schreiber pointait ainsi récemment dans un reportage la difficulté d’aborder des thématiques comme la seconde guerre mondiale et le sort des Juifs pendant celle-ci, ou encore la biologie darwinienne, et l’autocensure qui en découlait.

Pourtant, aborder ces thématiques, ce n’est pas pour un enseignant user de sa liberté d’expression. C’est, tout simplement, faire son boulot de prof : réintroduire de la complexité, de la nuance, de la pensée.

Et s’il ne le fait pas, s’il est dramatiquement conduit à y renoncer, ce n’est pas à cause d’une voiture folle, d’une arme blanche ni les réseaux sociaux, mais à cause de ce redoutable rouleau-compresseur soutenu par la pensée « woke ». J’ai nommé l’islamisme.

(1) cette métaphore m'a par ailleurs inspiré ma chronique hebdomadaire  "L'oeil de Marianneke" du 1er février, à lire sur Marianne.fr.

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