Les hommes derrière, et l’égalité devant ?
« Il n'y a jamais de temps pour la nuance. Nous avons depuis longtemps dépassé l'époque de la nuance. Tous les hommes blancs, derrière ! C'est le moment des filles, des personnes queer et des personnes racisées. Pas de temps pour la nuance : nous sommes déjà trop tard, depuis longtemps trop tard pour la nuance. Tous les hommes blancs derrière, les hommes blancs derrière ! ».
Ces propos ont été tenus par Sophie Straat, une artiste néerlandaise, lors d’un concert qu’elle donnait dans le cadre des Gentse Feesten (« fêtes gantoises »), un événement culturel qui se déroule annuellement à Gand. Au moment d’entamer sa dernière chanson, « De witte duif » (« La colombe blanche », une ode à la paix), elle a en effet souhaité mettre en valeur les victimes de discrimination, avant de clôturer son concert par un appel à la solidarité envers ces dernières.
Deux cent signalements ont été recensés par l'organisme antidiscrimination Unia. L'Institut pour l'égalité des femmes et des hommes et l'Institut flamand des droits humains (le VMRI, homologue flamand d’Unia créé en 2023) ont également été saisis.
Et Unia a rendu son avis fin juillet, concluant « qu'il n'existe pas suffisamment d'indices permettant de conclure à une violation de la législation antidiscrimination ou à une incitation à la haine répréhensible ». En effet, pour Unia – qui a choisi Rokhaya Diallo comme intervenante principale pour son prochain événement annuel Unia Connect, qui réunit les acteurs et actrices de l'égalité, de la diversité et de l'inclusion - « l'appel semble avant tout constituer un geste symbolique destiné à dénoncer des rapports de pouvoir existants, plutôt qu'un véritable appel à l'exclusion. Par ailleurs, rien n'indique que les hommes blancs aient effectivement été exclus du concert ou empêchés de participer aux activités du festival. »
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Et certes, aucun homme blanc n’a été interdit d’entrée à ce concert, et l’on peut raisonnablement supposer que si des hommes blancs présents lors de ce concert ont tenu à rester à l’avant, nul ne les a lynchés pour autant. De même, il reste probablement plus facile, en Europe et toutes choses étant égales par ailleurs, d’être un homme blanc cisgenre hétérosexuel qu’une femme noire transgenre et lesbienne. De ce point de vue, envoyer les Blancs à l’arrière n’a certainement pas la même charge symbolique qu’y envoyer les Noirs.
Pour autant, il y a quelque chose de problématique à cibler ainsi une catégorie de la population, quelle qu’elle soit, comme incarnant une caste privilégiée. Car désigner (en l’occurrence) les hommes blancs, c’est déjà réduire la focale. C’est sélectionner les critères qui servent notre propos, et ignorer ceux qui pourraient complexifier l’analyse et faire émerger des hommes blancs cisgenres hétérosexuels et néanmoins discriminés (parce que vieux, laids, en surpoids, socio-économiquement défavorisés ou porteurs d’un handicap visible ou non), tout comme des personnes queer et racisées bénéficiant malgré tout d’un certain privilège social pour les raisons inverses. C’est décider que les discriminations fondées sur le sexe, la couleur de peau ou l’orientation sexuelle sont celles qui nécessitent le plus notre attention, et considérer– délibérément ou non – les autres comme quantité négligeable.
Et il y a plus grave. Le plus grave, c’est cette logique qui grandit, selon laquelle on ne peut lutter contre une discrimination qu’en inversant symboliquement le rapport de force. Cette logique, même si elle est ici circonscrite à un cadre artistique et limité dans le temps, polarise inévitablement. C’est une logique de camps, qui illustre parfaitement le « Pas de temps pour la nuance » de Sophie Straat, en obligeant soit à se déclarer à la fois hostile aux discriminations et partisan de la méthode de l’artiste, soit, en critiquant la méthode, à devenir suspect d’approuver les discriminations.
Or, de quel droit peut-on affirmer que des individus dont on ignore tout, si ce n’est quelques éléments visibles de leur identité, seraient comptables de phénomènes sociaux qu’ils condamnent peut-être avec virulence ? Comment être certain qu’ils n’en sont pas eux-mêmes victimes, sans qu’il soit possible de le déduire de leur apparence réduite à quelques critères soigneusement sélectionnés ? Un tel raisonnement ne ressemble-t-il pas à s’y méprendre à la validation de préjugés et de stéréotypes que toutes les mesures anti-discrimination nous invitent au contraire à rejeter comme haïssables ?
Ne voit-on pas, enfin, que c’est ainsi que recule une conception de l’égalité héritée des Lumières, qui nous a permis de sortir d’une logique d’appartenance clanique – à un groupe, à une ethnie, à un sexe, à une classe sociale – pour faire advenir le primat de l’individu ?
Certes, l’égalité ne saurait se réduire à l’égalité formelle, mais on ne saurait pour autant renoncer à celle-ci - même pour quelques minutes, le temps d’une chanson - sous prétexte d’instaurer une fallacieuse égalité réelle fondée sur l’inversion mécanique des rôles. De même, la lutte pour l’égalité ne saurait s’accommoder de ces appels à endosser une fantasmatique responsabilité collective. Au contraire, elle passera nécessairement par le refus de toute assignation identitaire et par le combat de tous, unis dans un même effort, contre toutes les discriminations.
À cet égard, l’Institut pour l’Égalité entre les Femmes et les Hommes, tout en concluant également à l’absence de discrimination dans l’affaire Sophie Straat, semble avoir mieux perçu le problème qu’Unia, lorsqu’il conclut ainsi son avis : « Pour autant, cette affaire soulève une question plus large sur la manière de promouvoir l’égalité et l’inclusion dans le débat public. »
C’est peu, mais en Belgique, c’est déjà beaucoup.