Le monde à l’envers

Publié le par Nadia Geerts

Nouvel attentat à Paris, vendredi soir. 132 morts, plus de 300 blessés. Me reviennent en mémoire ces mots de Martin Luther King : « Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots. ». Et cette question, fort peu politiquement correcte : « Qui doit apprendre à vivre avec qui ? ».

A chaque attentat, à chaque fatwa, à chaque décapitation – quelle horreur d’avoir à écrire ces mots ! -, le même discours revient : « Stop aux amalgames ! », « Surtout ne stigmatisons pas ! », « L’immense majorité des musulmans est démocrate et ne demande qu’à vivre en paix ». Et comme en écho, beaucoup de musulmans se manifestent pour dire « Nous n’avons rien à voir avec ça ! », « Ces terroristes ne sont pas de vrais musulmans ! », « L’islam est une religion d’amour et de paix ! ».

Et puis, il y a aussi ceux qui nous accusent, nous qui pleurons les morts parisiens. A les en croire, notre indignation serait sélective, donc suspecte. On ne nous aurait pas entendus lors des attentats à Beyrouth, il y a quelques jours. On aurait bien de la chance, encore, de ne pas vivre à Gaza. Et d’ailleurs, certains préviennent : si on fait une minute de silence, ils viendront avec leur drapeau palestinien.

Tout cela, je l’ai lu sur les réseaux sociaux, ainsi que la sempiternelle accusation de l’Occident, de l’Europe, de l’impérialisme, du colonialisme ou du capitalisme…

Loin de moi la volonté de souffler sur les braises, au contraire. Mais je suis de ceux qui pensent qu’il faut connaître le passé si l’on veut avoir une chance de ne pas le revivre. Or, cette phrase, contrairement à ce que certaines belles âmes semblent croire, ne vaut pas que pour le nazisme. Elle vaut aussi pour le terrorisme islamiste, qui de l’Algérie à l’Iran, de l’Afghanistan à l’Arabie Saoudite, a amplement montré son hideux visage.

Non, je ne vais pas me lancer dans une diatribe anti-islam. Mais pour autant, j’en ai par-dessus la tête de l’aveuglement dominant. Parce que oui, il y a un problème avec l’islam, aujourd’hui. J’en veux pour preuve cette étude du Berlin Social Science Center[1] portant sur le fondamentalisme musulman et chrétien en Belgique, aux Pays-Bas, en Allemagne, en France, en Suède et en Autriche. Pour la Belgique, 1200 musulmans ont été interrogés. Trois affirmations leur étaient soumises, auxquelles ils devaient répondre par oui ou non :

1. "Les musulmans devraient retourner aux racines de la foi"

2. "Il n'y a qu'une seule interprétation du Coran et tout musulman devrait s'y tenir"

3. "Les règles du Coran sont plus importantes que les règles du pays dans lequel je vis"

Et les résultats sont pour le moins préoccupants, puisque plus de la moitié des sondés se sont déclarés d’accord avec les trois affirmations.

Qui plus est, 60% ne souhaiteraient pas d’amis homosexuels, 56,7% se méfieraient des juifs et 63% penseraient que l’Occident veut détruire l’islam.

Alors non, tous les musulmans ne sont pas terroristes, ni même islamistes. Mais croire que 99,9% des musulmans sont de braves gens profondément tolérants et ouverts, cela relève du wishfull thinking, pas de la réalité. Il y en a, certes, à un bout du spectre de la grande famille musulmane. A l’autre bout, il y a des crapules sanguinaires qui haïssent l’Occident et tout ce qu’il représente, et qui ont décidé de s’en prendre aux écrivains (Salman Rushdie), aux journalistes et dessinateurs (Charlie Hebdo), aux juifs (le Musée juif de Belgique, l’hypercasher), et enfin à la vie tout simplement : la jeunesse, l’amusement, la musique, la danse, l’amour, la légèreté, l’insouciance.

Entre les deux, il y a un grand ventre mou. Des gens qui certainement ne prendront jamais une kalashnikov, mais qui, pour autant, partagent partiellement la vision du monde de ces salauds. Antisémitisme, homophobie, refus de toute contextualisation du texte coranique, primauté de la loi divine sur les lois civiles, refus du « blasphème », condamnation du mode de vie occidental considéré comme immoral et dissolu…

Alors, qu’est-ce qu’on fait ?

Et bien on éduque, pardi. On cesse de se flageller parce que nous manquerions de compréhension, de tolérance, d’ouverture pour des gens qui pensent différemment. On affirme tranquillement qu’on n’a aucun problème à vivre avec l’islam, pour peu que cet islam accepte de vivre avec nous. C’est aussi simple que ça. Tu ne manges pas de porc ? OK, personne ne t’y oblige, mais tu ne m’empêches pas de bouffer mon salami, y compris en rue pendant le ramadan si j’ai un petit creux. Tu trouves que l’homosexualité est un péché ? OK, moi pas mais c’est pas grave : tout ce que je te demande, c’est de laisser à Dieu le soin d’en juger dans l’au-delà, et tu fous la paix aux homos en attendant – t’inquiète, c’est pas contagieux. Pareil pour tout ce que tu n’aimes pas dans le mode de vie des mécréants. Parce qu’il faudra que tu t’y fasses : le temps des territoires monocultuel est terminé, mon gars. Où que tu ailles, tu trouveras des juifs – pas beaucoup, t’inquiète : leur nombre est largement surestimé par les gens qui pensent qu’ils dirigent le monde -, des athées, des polythéistes – les abominables « associateurs » que ton Coran condamne -, des homosexuels, des filles libres, des gens qui aiment danser, chanter, boire, aimer, rire, et qui,

« quand ils ont bien bu

Se plantent le nez au ciel

Se mouchent dans les étoiles

Et (ils) pissent comme je pleure

Sur les femmes infidèles »[2]

Alors oui, on éduque. Au respect de l’autre. Mais en insistant bien, s’il vous plaît, sur le fait que l’autre, c’est certes le musulman, l’arabe, l’étranger, mais c’est aussi tous ces autres que certains tuent au nom de l’islam.

On éduque, et on condamne sans langue de bois, sans circonvolutions alambiquées, sans lâches concessions : on ne tue pas des gens, bordel de merde. Rien de justifie ça. Non, il n’y a pas de « mais ». Aucun « mais » possible : le type qui prend une kalashnikov, un sabre ou une ceinture d’explosifs pour rendre la justice divine, c’est un salaud, mon gars. Si tu veux dénoncer, c’est lui qu’il faut dénoncer, clairement. Lui et personne d’autre. Et tu laisses la Palestine et le capitalisme en-dehors de tout ça, vu ? C’est pro-israélien d’aimer la vie ? C’est capitaliste d’être jeune, de « cueillir dès aujourd’hui les roses de la vie »[3] ?

T’as pas le monopole de la spiritualité, mec. Et tu ne détiens pas davantage la vérité. Tu as des croyances, des convictions. Moi aussi. Alors on éduque. On éduque à la différence entre une conviction et une vérité. Parce que c’est de là que tout découle, en fait. On ne peut pas tuer quelqu’un pour une conviction, une fois qu’on a compris que peut-être bien qu’on se trompe, même si on croit très fort qu’on a raison.

Aujourd’hui, j’ai presqu’envie que Dieu existe, tiens. Parce que soit c’est un immonde salopard, soit vous passez un mauvais quart d’heure là-haut. Et que si ce quart d’heure dure une éternité, je ne verserai pas une larme.

[1] L’étude complète est disponible ici (en anglais): http://www.tandfonline.com/doi/pdf/10.1080/1369183X.2014.935307

[2] Brel, Amsterdam

[3] Ronsard, grand capitaliste du 16è siècle


 

 

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