Examiner librement, ou déraper librement ?

Publié le par Nadia Geerts

Cet article a été proposé au Soir en guise de carte blanche suite à celles de M. Chichah et de Mme Van Opstal, le 7 octobre dernier. Elle ne sera pas publiée dans l'édition papier, faute de place, mais devrait être publiée prochainement dans l'édition en ligne du quotidien.

Faut-il rappeler que dans « libre examen », il y a bien sûr liberté, mais aussi « examen ». Or, qu’a-t-on réellement examiné le 20 septembre dernier à l’ULB ? S’est-il agi de passer les propos de Dieudonné au crible de la raison critique ? S’est-il agi, plus largement, de penser les limites légitimes à la liberté d’expression, en vue de préserver d’autres droits fondamentaux ? Que nenni !

 

Suite à la parution des deux cartes blanches de Souhail Chichah et d’Aurore Van Opstal, j’aimerais apporter quelques éléments de réflexion au débat.

Je préciserai d’emblée qu’en effet, à mes yeux, certains propos qui ont été pointés comme antisémites par certains intervenants ne l’étaient pas : ainsi, présenter les immigrés juifs des années 30 comme pas très propres et ne parlant pas bien le français est peut-être inexact, mais ne peut être considéré comme antisémite dès lors que l’on inscrit ces propos dans un contexte : celui du parallèle établi par M. Chichah entre les Juifs de cette époque et les Roms d’aujourd’hui, victimes de préjugés et de stigmatisation.

Par ailleurs, il me paraît aller de soi que l’on a le droit de critiquer Israël, même durement, sans pour autant être a priori soupçonné d’antisémitisme. La critique des idées, des politiques, des religions, des idéologies, etc. ne saurait être confondue avec l’attaque envers des personnes sans dommage dramatique pour la liberté d’expression.

Enfin, je condamne sans ambiguïté toute manœuvre d’intimidation, menaces physiques ou verbales, insultes, etc.

Ceci étant posé, il n’en reste pas moins que j’ai éprouvé un indéniable malaise en visionnant la vidéo du débat qui a eu lieu le 20 septembre dernier à l’ULB, et je vais tenter d’expliquer ici pourquoi[1].

 

D’abord par le glissement qui s’est d’emblée opéré entre la thématique de la soirée, à savoir « Peut-on débattre avec Dieudonné ? » et plus largement la liberté d’expression, et la question d’Israël, et ce sans qu’aucun intervenant, ni le modérateur, ne juge utile de recentrer le débat : autant, lorsque Joël Kotek, chargé de cours à l’ULB, prit la parole pour dénoncer le racisme de Dieudonné, le vice-recteur l’interrompit-il pour lui rappeler que ce n’était pas le sujet (??), autant ne jugea-t-il à aucun moment utile de rappeler à l’assistance que le sujet de la soirée n’était pas Israël, mais Dieudonné et la liberté d’expression.

Or, le problème est que si la liberté d’expression est un droit fondamental, elle souffre quelques limites, dont justement l’incitation à la haine raciale dont Dieudonné s’est rendu coupable à plusieurs reprises, ce qui se solda d’ailleurs par plusieurs condamnations devant les tribunaux français (la dernière en 2007, sanction qui fut confirmée en appel en 2008). Prétendre donc que l’on n’est pas là pour parler de haine raciale, mais de liberté d’expression, c’est gommer purement et simplement que c’est précisément parce que Dieudonné utilise l’une pour diffuser l’autre qu’il est au centre de ce débat.

Or, j’ai beau chercher, je ne vois pas de lien immédiat entre un débat sur Dieudonné et la liberté d’expression et Israël, si ce n’est le lien que fait Dieudonné lui-même lorsqu’il tente de faire passer son antisémitisme pour de l’antisionisme. Fallait-il vraiment que ce soir-là, dans le temple du libre examen qu’est l’ULB, soit ainsi adoptée la grille mensongère de l’humoriste raciste ?

 

Ensuite, par des silences. On s’étonnera sans doute que dans le brouhaha de ce piètre débat, j’aie pu déceler un silence. Et pourtant, lorsqu’une jeune fille prit la parole pour demander « Pourquoi attaquer l’islam, c’est gratos, et attaquer les Juifs c’est payant ? », il ne se trouva personne pour lui répondre[2]. Qui ne dit mot consent, dit le dicton. Et malheureusement, j’ai la conviction à la fois que cette jeune fille se trompe, et qu’elle exprimait un sentiment bien présent ce soir-là : celui d’un deux poids deux mesures en faveur des Juifs, celui d’une hostilité particulière à l’égard de l’islam. Quelle désolation qu’il ne se soit trouvé personne, parmi les intervenants, pour lui répondre ! Quelle belle occasion cela aurait été de faire la distinction, in situ, entre antisionisme et antisémitisme, mais aussi entre critique des idées religieuses et racisme anti-musulmans[3] !

 

Enfin, par une « petite phrase » de Souhail Chichah : « Moi, la question du négationnisme, elle ne m'intéresse pas. D'ailleurs, je n'ai pas d'avis puisqu'il est interdit d'avoir un avis dessus donc en tant que légaliste, je m'en tiens à la vérité officielle ». Petite phrase à tout le moins maladroite, mais aussi intellectuellement malhonnête, dès lors qu’il n’est pas interdit d’avoir un avis sur le négationnisme, mais seulement de professer des thèses négationnistes. Un intellectuel comme M. Chichah ne peut pas ignorer la différence qu’il y a entre contester le bien-fondé des lois mémorielles et minimiser ou nier le génocide nazi.

 

Pour conclure, on peut évidemment débattre de, et même avec Dieudonné. Tout comme on peut débattre avec Le Pen. A chacun de juger en conscience. Mais je ne peux imaginer un débat sur ou avec Le Pen, a fortiori à l’ULB, où le point de vue démocratique et antiraciste serait minoritaire, et où certains intervenants entreraient avec complaisance dans la logique de Le Pen, le rendant ainsi de facto maître du débat. Or, c’est ce qui s’est passé à l’ULB ce soir-là : la critique d’Israël a supplanté celle de Dieudonné, et beaucoup de personnes présentes dans le public en auront probablement déduit (ou reçu confirmation) que si d’aucuns n’aimaient pas Dieudonné, c’est parce qu’il critiquait Israël, que les Juifs n’aiment pas ça, et que puisque les Juifs dominent le monde, …

Lamentable ! Et plus lamentable encore est que certains membres du corps académique de l’ULB permettent, voire favorisent ce glissement.

 

Nadia Geerts

 

 

[1] On lira également avec profit l’article suivant : http://lessakele.over-blog.fr/article-doi-57486895.html

 

[2] Je l’ai fait ici : http://nadiageerts.over-blog.com/article-lettre-ouverte-a-une-jeune-inconnue-58619866.html

 

[3] Mais il ne faut pas s’étonner que M. Chichah ne l’ait pas fait, lui qui m’a traitée publiquement à plusieurs reprises de xénophobe, parce que j’ai l’outrecuidance de critiquer certaines revendications politiques islamistes…