Lettre ouverte à Philippe, prince de Belgique

Publié le par Nadia Geerts

Cette lettre ouverte a été publiée dans le Soir Magazine du 15 mai 2013.

 

Monsieur,

 

Vous me pardonnerez, j’espère, de passer les formalités d’usage. Vous êtes de Belgique, moi aussi. Vous êtes prince, mais qu’importe ? C’est à l’homme que je veux m’adresser, à celui dont on parle de plus en plus comme de notre futur roi.

Je ne vous connais pas et n’ai donc pas la prétention d’évaluer vos compétences en matière de gouvernance de l’Etat. D’ailleurs, cette lettre, j’aurais pu l’écrire à votre père, il y a vingt ans, tout comme je pourrais l’adresser à votre fille, dans vingt ans, si rien n’a changé d’ici là dans le mode de désignation du chef de l’Etat Belgique – ou de ce qu’il en reste.

Car reconnaissez-le, tout de même : la monarchie est singulièrement anachronique. Désuète. Obsolète. Périmée, en quelque sorte. Vous naissez d’un roi – attention, hein : d’une union légitime, avec mariage et tout et tout -, il se trouve que vous êtes le premier-né, et hop ! votre avenir est tout tracé : vous serez roi. Pas tout de suite, non. Vous aurez d’abord à tuer le temps pendant quelques décennies, d’une manière suffisamment digne pour justifier votre coquette dotation. Et puis un jour, ce sera à vous de monter sur le trône, sous les yeux ébahis,  circonspects, franchement hostiles ou fichtrement indifférents de quelques millions de personnes.

Au fil des années, vous acquerrez peu à peu un pouvoir. Une influence, dirait le constitutionnaliste de la Cour. Forcément : les ministres, les parlementaires, les « élus » passeront, mais vous resterez. Vous resterez non pas parce que vous faites fort bien votre boulot – ce qui est fort possible au demeurant -, mais parce qu’il n’est nullement prévu  que vous quittiez vos fonctions. Certes, vous serez critiqué, parfois même devra-t-on peut-être vous rappeler à l’ordre, car vous avez abusé de vos prérogatives ou enfreint votre sacro-sainte neutralité de roi « au-dessus de la mêlée ». Certains se désoleront de vous avoir pour roi, espéreront que votre fille aura une conception plus moderne de la fonction, regretteront la bonhommie de votre père, vous compareront à votre oncle, qui vous a paraît-il appris le métier de roi.

Qu’importe : vous resterez sur le trône. Parce que, à moins que vous ne décidiez vous-même que ça suffit, personne n’osera jamais provoquer une crise de régime en demandant votre abdication. Pensez donc : quelle tempête ce serait ! Quelle aubaine aussi, pour ceux qui veulent la fin de la Belgique et voient dans la monarchie le dernier rempart à franchir ! C’est pourquoi vous pourrez toujours compter sur le soutien de vos ministres : même s’ils se déclarent « républicains de cœur » en aparté, nul ne prendra le risque de déclencher une tourmente dont on ne sait ce qui en sortira : en fait, ce n’est jamais le moment.

Il existe pourtant quantité de pays dans lesquels, lorsque le chef de l’Etat se satisfait pas, on en change. Sans révolution. Sans crise de régime. Ca s’appelle la république. Et les fils de roi y sont libres, comme tout citoyen, de vivre leur vie comme ils l’entendent, loin des projecteurs. Ca ne vous tente pas ?

 

Nadia Geerts

 

 

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