Alicja Tysiac est polonaise, gravement myope et déjà mère de deux enfants. Chacune de ses grossesses a aggravé sa myopie. Aussi, lorsque s’annonce une troisième
grossesse, elle sollicite l’autorisation de pratiquer un avortement. La loi polonaise, qui s’est considérablement durcie en 1993, n’autorise l’interruption de grossesse que dans trois cas :
lorsque la vie ou la santé de la femme est menacée, en cas de malformation grave ou de maladie inguérissable du fœtus et lorsque la grossesse est le résultat d’un délit (viol ou inceste). Alicja
Tysiac est de toute évidence dans le premier cas. Pourtant, tant le gynécologue consulté que les hôpitaux publics refusent d’accéder à sa demande. N’ayant pas les moyens de faire appel aux
services d’une clinique privée, Alicja Tysiac doit se résoudre à mener sa grossesse à terme. Conséquence : une hémorragie rétinienne et une invalidité reconnue, puisque Alicja Tysiac a
désormais besoin de soins et d’une assistance quotidienne. Et, last but nos least, le risque d’être atteinte un jour de cécité totale.
En mars 2007, la Cour européenne des droits de l’Homme a donné raison à Alicja Tysiac, qui avait porté plainte contre l’Etat polonais au motif que celui-ci lui avait
refusé la possibilité de pratiquer un avortement thérapeutique. Mais, condamné à lui verser une indemnité de 25.000 euros, le gouvernement polonais a fait appel de cette décision.
Face aux intégristes chrétiens, les partisans polonais du droit à l’avortement sont bien seuls. La loi actuelle, déjà extrêmement restrictive, risque d’être encore
durcie. Une proposition de modification de la Constitution émanant de la Ligue des Familles polonaise prévoit en effet la reconnaissance de la « protection de la vie humaine dès sa
conception », et donc l’interdiction pure et simple de l’avortement. Rejeté par le Parlement en avril 2007, ce projet pourrait être représenté prochainement. A droite, d’aucuns souhaitent
punir pénalement les femmes qui recourraient à un avortement clandestin. Pour certains, elles méritent rien moins que la prison à perpétuité.
La question de l’avortement draine avec elle une série de questions éthiques. Qu’est-ce que la vie humaine ? Quel est le statut de l’embryon ? Et surtout,
qui détient la réponse à ces questions ?
En répondant « Dieu », les intégristes prétendent faire l’économie d’une réflexion approfondie sur ces questions difficiles. C’est évidemment leur droit le
plus strict. Mais où le bât blesse, c’est lorsqu’ils prétendent fonder la loi qui vaut pour tous sur un être supérieur dont on attend toujours qu’ils nous prouvent l’existence.
Au fond, l’obstination des intégristes à faire accéder l’embryon au rang de vie humaine à part entière n’est-elle pas l’exact pendant de leurs réticences à accepter
la théorie de l’évolution ? Dans le ventre maternel comme au cours de l’Histoire, la vie évolue. Et si l’on peut bien parler de vie s’agissant du protozoaire ou de l’embryon – mais aussi du
spermatozoïde, dont on sait peu combien de milliards sont assassinés chaque nuit dans les draps d’adolescents en proie à une puberté taraudante –, la question est de savoir si l’on peut parler de
vie humaine.
Une question à laquelle les intégristes provie mettent bien plus d’empressement à répondre, simplifiant outrageusement un débat complexe, qu’à se préoccuper de la
qualité de la vie de cette femme contrainte aujourd’hui d’élever seule ses trois enfants, avec la somme dérisoire de 140 euros de pension d’invalidité… Ou à promouvoir l’information sur la
contraception, controversée en Pologne et manifestement considérée comme moins utile à l’école que le catéchisme, dispensé dès l’âge de trois ans.