Fanny et Caroline

Publié le par Nadia Geerts

Ce matin, le titre d’un article de la dernière livraison de Riposte Laïque m’a fait bondir. Cet article s’intitule « Lettre ouverte à Caroline Fourest : avec des amies comme toi, la laïcité n’a pas besoin d’ennemi » (http://www.ripostelaique.com/spip.php?article405), il est écrit par un réalisateur, Antoine Douchet, et reproche à Caroline Fourest sa prise de position vis-à-vis de la fameuse « affaire du gîte des Vosges ».

Rappelez-vous : Fanny Truchelut, propriétaire d’un gîte dans les Vosges, avait conditionné le séjour d’une famille musulmane dans son gîte au fait que les deux femmes voilées retirent leur voile dans les parties communes. Les femmes ont refusé, « Fanny » leur a rendu leurs arrhes, elles ont déposé plainte et ont gagné. (Voir à ce sujet http://nadiageerts.over-blog.com/article-12902853.html et http://nadiageerts.over-blog.com/article-13388701.html)
L’argument de Mr Douchet consiste, en gros, à dire à Caroline Fourest que « Tu as jusqu’ici maintenu ta position sur l’affaire du gîte des Vosges en prenant parti contre Fanny Truchelut, estimant que sa condamnation était justifiée. C’est ainsi, je te le fais remarquer, qu’implicitement tu te retrouves du côté des islamistes qui sont tes ennemis jurés puisqu’ils ont pour but de détruire la démocratie laïque. »
Soit. Mais il faut, pour être honnête, reconnaître alors que Fanny Truchelut, en acceptant d’être défendue par un avocat (maître Varaut) qui défend le Mouvement pour la France et en acceptant le soutien financier de Philippe de Villers, s’est retrouvée tout aussi implicitement du côté des extrémistes de droite qui ont pour but de détruire la démocratie tout court.
Comme le dit pourtant très justement Mr Douchet, « comme dirait Guy Bedos, si il fait 40° et que la droite dit « il fait chaud », la gauche n’a pas à dire « il fait froid », juste pour se démarquer. ». Mais curieusement, cet argument frappé au coin du bon sens ne paraît pas émouvoir l’auteur, qui se borne à dire avec une parfaite mauvaise foi et en des termes un peu plus élégants « oui mais bon quand même, t’es du côté des islamistes et c’est pas bien ».
D’ailleurs, c’est bien simple, aux yeux de Mr Douchet, Caroline Fourest intellectualise beaucoup trop. Non que le problème soit simple, pas du tout : l’auteur reconnaît lui-même que l’affaire est d’une extrême complexité. Et de faire le portrait touchant d’une pauvre Fanny au prise avec de méchantes militantes islamistes et n’ayant pas le temps de se torturer les méninges alors que sa maison brûle et que son enfant est à l’intérieur. Métaphore, bien sûr.
De toutes façons, pour Antoine Douchet, « Ces deux militantes islamistes n’étaient pas là pour trouver un toit où dormir, elles étaient là pour mener un combat, elles n’allaient donc pas refuser l’affrontement en se dévoilant, bien au contraire. ».
Je ne sais évidemment rien des motivations d’Horia Demiati lorsqu’elle a réservé ce gîte. Et il est parfaitement possible qu’il se soit agit, dans son esprit de militante islamique, d’un « test ». Mais très honnêtement, je ne vois pas ce que ça change. La justice n’est pas là pour dire à Mme Demiati « Ouh, c’est pas bien, vous avez voulu tester Fanny » et à Fanny « Bravo Fanny, vous avez percé l’ennemi à jour ! » mais pour dire si, indépendamment des intentions de Mme Demiati, Fanny Truchelut avait le droit ou non d’exiger de cette dernière qu’elle ôte son voile dans les parties communes du gîte. Car si le tribunal répondait positivement à cette question, cela signifierait que dorénavant, aucune femme voilée, qu’elle soit par ailleurs militante pro-voile ou non, ne pourrait fréquenter un gîte sans enlever son voile dans les parties communes. 
 
Ainsi, voilà qu’aux yeux de Mr Douchet, Caroline Fourest est devenue « la plus grande ennemie de la laïcité ». Rien que ça !
Alors, moi, j’ai envie de dire à ce Monsieur : « Mais qu’est-ce que c’est que ces conneries ? ». Oui, je sais, ça manque un peu de style. Mais c’est très exactement ce que je ressens. 
Parce que Caroline Fourest est et reste une intellectuelle laïque, démocrate, antifasciste et rigoureuse. 
Parce que Fanny Truchelut ne doit pas devenir l'hégérie de la laïcité; on peut lui trouver des circonstances atténuantes, considérer qu'elle n'a pas eu le temps de beaucoup réfléchir, qu'elle a agi impulsivement, qu'elle a mené un combat féministe ou que sais-je, mais on a encore le droit, sans déchoir, de ne pas l'approuver.
Parce que ce n’est pas le désaccord sur l’affaire du gîte des Vosges qui fragilise le camp laïque, mais de pareils articles qui octroient des brevets de laïcité, faisant du monde un gigantesque et pathétique western où « tous ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous ». Et ça, ça me fait penser l’islamisme, au fascisme, à toute une série de trucs en « isme », mais certainement pas à la laïcité.
 

Publié dans Laïcité - religions