Des qualités essentielles du conjoint

Publié le par Nadia Geerts

L’affaire fait grand bruit en France : un tribunal de Lille a annulé un mariage entre deux musulmans parce que l’épousée n’était pas vierge. Motif invoqué ? « Erreur sur les qualités essentielles du conjoint ». Pour l’avocat du mari, il s’agit d’un « vice dès le départ », l’époux ayant conclu ce mariage, comme l’a souligné le tribunal, « sous l’empire d’une erreur objective ».

Précisons d’emblée que si, pour l’époux en question, la virginité est réellement un élément déterminant, il était en effet préférable que le mariage soit rompu. On imagine en effet sans peine le calvaire de la jeune femme si elle avait dû poursuivre la vie commune avec un homme estimant qu’elle manquait d’une « qualité essentielle » pour être digne d’être son épouse.

On ne peut cependant qu’être interpelé par l’argument de l’avocat du mari, qui estime que, bien plus que la virginité, c’est la question du mensonge qui est au centre de cette affaire. Certes, mentir, ce n’est pas beau. Cependant, peut-on décemment comparer le mensonge sur sa vie sexuelle passée avec le fait d’avoir « caché quatre pages de casier judiciaire, le fait d'avoir déjà été plusieurs fois marié ou de s'être prostitué » ? La question centrale, autrement dit, me semble être celle de la réciprocité, domaine auquel la virginité échappe forcément. Le mariage, en tout cas dans un Etat de droit, se doit de reposer sur des engagements réciproques des époux. Il ne saurait donc être question que la femme, en l’occurrence, soit soumise à des obligations qui ne valent aucunement pour le mari. Or, ici, c’est bien de cela qu’il s’agit, ne serait-ce que parce que nulle femme ne pourra jamais démontrer que son mari n’était pas puceau au moment des épousailles. On peut d’ailleurs se demander si, dans l’hypothèse où son mari avouerait spontanément à une jeune épousée qu’elle n’est pas sa première partenaire sexuelle, l’épouse obtiendrait d’un tribunal l’annulation du mariage, au motif que son mari lui a menti sur ses « qualités essentielles ».

On touche là, on le voit, à la sacralisation culturelle de la virginité de la femme, à laquelle ne répond aucune exigence pour l’homme. Est-ce bien à un tribunal d’entériner une telle injustice ?

C’est bien en ce sens que je rejoins Elisabeth Badinter : «Je suis ulcérée par la décision du tribunal d'accepter de juger ça parce que la sexualité des femmes est une affaire privée et libre en France, absolument libre »(…). Elisabeth Badinter estime que «ça aboutit tout simplement à faire courir nombre de jeunes filles musulmanes dans les hôpitaux pour se faire refaire l'hymen. Et par conséquent au lieu pour un tribunal de défendre les femmes, de défendre ces jeunes femmes, au contraire il accentue la pression sur elles».
«Et je vous dis franchement, je pense à cette malheureuse jeune fille, humiliée, publiquement humiliée, revenant dans sa famille, ce qu'elle a dû vivre a dû être épouvantable. J'ai honte que la justice française n'ait pas pris à coeur de défendre toutes ces jeunes filles ».[1]

Se séparer d’un mari qui, manifestement, estime avoir uni son sort à un produit avarié, c’était de toute évidence la seule chose à faire. Au moins aurait-on peu attendre de la justice française qu’elle permette à cette jeune femme de rentrer chez elle la tête haute, comme la victime d’exigences d’un autre âge et non comme la coupable d’un manquement indigne.



[1] Libération, jeudi 29 mai 2008.

Publié dans Féminisme